Mais qui est M.Night Shyamalan ? Ce fabuliste du nouveau millénaire, dont les contes et légendes viennent enrichir une mythologie cinématographique dèjà riche en figures imaginaires, sort cette semaine son nouvel opus, une histoire écolo et flippante sur l’avenir de l’espèce humaine... Mais qu’en est-il de ses dernières oeuvres, de son parcours phénoménal, aussi impressionnant pour un début de carrière que fascinant ? A travers cinq de ses films, retour sur un parcours semé de rencontres avec des fantômes, des extra-terrestres, des super-héros, des créatures épineuses et une nymphe... Des personnages tout droit sortis d’un esprit aux mille chimères venant succéder aux conteurs du 19ème siècle. Les nouvelles légendes sont en marche.
SIXIEME SENS (REPOSEZ EN PAIX)Avant la déferlante mondiale d’histoires de fantômes chinois et nippons, M.Night Shyamalan avait déjà imaginé un scénario d’une malice incommensurable durant lequel le spectateur, flippé jusqu’à l’os, se faisait mener en bateau au gré d’une astuce de scénario digne des meilleurs suspenses d’Hitchock. Bruce Willis est mort... Certes. Mais qu’en est-il du film au-delà de ce dénouement ?
Sixième sens, récit soeur d’Edgar Poe, nous mène aux confins de nos premières peurs : celles de la mort et de sa suite. Véritable thriller surnaturel, mené de main de maître par un conteur disséminant par petites gouttes quelques indices pour cerner l’arrivée finale, le film de Shyamalan a pour première qualité de ne pas multiplier les effets et porter notre frayeur vers des hauteurs que ce ballon rouge symbolise lors de la séquence de l’escalier. Pour une première lancée dans le monde de l’entertainement hollywoodien, le cinéaste parvient à allier l’exigence d’un film d’auteur à la tension d’un pur film d’horreur. D’une incroyable efficacité dans sa mise en scène, le cinéaste parvient surtout à élaborer un récit horrifique et fantastique comme rarement on avait pu en voir au cinéma. Etablissant un lien évident avec des auteurs britanniques maîtres du surnaturel et de l’imaginaire, Shyamalan se présente alors comme le digne successeur d’une lignée de grands créateurs d’ambiance, privilégiant le malaise psychologique à la peur explicite. On se rapproche bien plus d’un drame familial (sublime séquence avec Toni Colette où elle comprend que son fils est en contact avec sa propre mère) où les personnages, complexes et torturés, construisent une subtile relation décrivant nos rapports profonds avec la vie et la mort. D’une grande puissance hypnotique, le premier récit imaginaire de Shyamalan s’apparente aux contes asiatiques où les morts se mélangent aux vivants et où la paix ne peut se trouver que dans la révélation de la vérité... S’inspirant néanmoins d’une ésthétique classique, empruntant quelques effets de mise en scène au cinéma d’Alfred Hitchcock ou Jack Clayton (
Les innocents),
Sixième sens est une première réussite indéniable annonçant intelligemment le chemin qu’empruntera son auteur.
INCASSABLE (FRAGILE)Précurseur, Shyamalan ? Sûrement... Difficile en effet de ne pas reconnaître à
Incassable les multiples qualités que nous recherchons désormais dans tout bon film de super-héros. Car avant
Spider-man,
Iron man,
Batman et autres « man », « Lan » avait quant à lui d’ores et déjà compris que tout bon super-héros ne l’était que si ses faiblesses étaient mises en exergue. Construit à la manière d’un vrai comics (avec flashbacks temporels pour raconter l’enfance du héros),
Incassable est une plongée dans les profondeurs insondables de la limite entre le bien et le mal. Ainsi, alors qu’il se posait la question de savoir ce qu’il advenait de notre esprit et notre corps après la mort, le cinéaste tente désormais de trouver la réponse à une autre question : comment trouver sa place dans ce monde malgré nos différences ? Après la mort, la vie. Et que pouvons-nous apprendre de celle-ci lorsqu’elle ne nous confronte jamais à la douleur ? Ou au contraire, quand elle ne nous offre que souffrance... Construisant son film sur l’illustre schéma du bon et du méchant, Shyamalan conçoit deux entités opposées qui, malgré tout, se réunissent inéluctablement.
Incassable est ainsi une fantastique déconstruction de la figure du héros américain, de la figure inébranlable passant ici à la moulinette de la conscience. Le super-héros présenté ici, véritable force de la nature aux pouvoirs divins, est avant tout un être humain ne sachant quoi faire de sa puissance... Il devient donc, sous ses airs de statue de marbre, l’être le plus incapable de la planête, paralysé par tant de responsabilités.
Ce type de récit sur les super-héros, que nous avons pu également apercevoir chez Nolan dans
Batman Begins ou Raimi dans
Spider-Man 2, est un profond questionnement sur la différence et ce qui peut naître de cette discordance avec le reste de l’humanité. Au final, Shyamalan ne raconte pas la solitude d’un être surhumain mais établit sans détours une métaphore sur l’espèce qui est la nôtre et qui, au final, ne restera à jamais qu’une somme d’individualités isolées... Une fois de plus, le cinéaste s’inspire d’un imaginaire collectif, plus américain cette fois-ci, et le travaille jusqu’à en faire un thème strictement personnel et obessionnel.
Incassable où la déchéance du super-héros...
SIGNES (REGARDEZ DE PLUS PRES)Ils sont parmi nous… Relevant le défi de renouveler l’invasion extra-terrestre au cinéma, Shyamalan réalise avec
Signes une terrifiante attaque venue d’ailleurs sournoise et cruelle. Alors que le cinéma de ce type nous avait habitués à multiplier les points de vue, tomber dans la surenchère et sombrer définitivement dans le ridicule avec un président aussi couillu que G.I Joe, Shyamalan décide de traiter d’une situation de crise mondiale à travers le prisme d’une minuscule cellule familiale explosée dont la figure maternelle n’existe plus. Révélant ses penchants prophétiques et une certaine tendance à mystifier des évènements aussi anodins que quotidiens, le cinéaste devient ici l’annonciateur d’un terrible destin. Poussant le vice jusqu’à devenir un narrateur omnipotent ayant le pouvoir de définir un lien entre des évènements arbitraires et prédire le dénouement de l’intrigue, le réalisateur joue dans son film et commence à se questionner sur son rôle de fabuliste et sa responsabilité en tant que créateur d’imaginaire… Dans une autre dimension, il pose son récit dans un cadre strictement religieux où la foi fait office d’arme contre les attaques extérieures. Etrangement, il parvient subtilement à faire passer la pilule en évitant de tomber dans les lourdeurs moralistes et en privilégiant les astuces de scénario… Chacun digère le film comme il le souhaite mais le cinéaste se pose définitivement comme un prêcheur ne sachant pas réellement s’il doit se tourner vers le bon ou le mauvais…

LE VILLAGE (N’Y ENTREZ PAS)Le Village, vendu comme un véritable film d'horreur, est au final un film intimiste et discret d'une maestria incroyable. A première vue, la virtuosité formelle est indéniable et lors de la seconde vision on comprend alors toute la force de ce récit d'une intelligence rare dans sa construction et son déploiement. Véritable film fantastique, évitant finalement de sombrer dans le surnaturel pour se concentrer sur les peurs humaines les plus profondes et concrètes,
Le Village est un hommage aux œuvres littéraires des conteurs du 18ème siècle tout en s'appuyant sur un constat social et politique propre au 21ème siècle. En plein cœur du film de M. Night Shyamalan se situe une séquence sublime et virtuose d'une puissance émotionnelle rare où le cinéaste parvient en quelques minutes à créer un climax fantastique dont l'élégance visuelle va de pair avec la force de la situation de crise racontée ici. Exploitant le thème de la barrière érigée entre le monde fantastique et le monde réel, Shyamalan fabrique une scène phare déployant toute une mythologie autour de ses créatures et du monde qui les entoure. Le village, qui devient ici un repère d'assaillis se renfermant sur eux-mêmes, est un symbole fort d'un pays reclus, dont les peurs illégitimes ne viennent que renforcer une prise en otage psychologique... A travers un récit faussement candide sur une simple histoire de monstres, Shyamalan raconte comment l'Amérique est devenue solitaire, cerclée et emmurée dans son isolement.

LA JEUNE FILLE DE L’EAU (RETOUR A LA SOURCE...)Alors que l’espèce humaine est sauvée in extrémis grâce à l’eau dans
Signes, elle est également un moyen de retour aux sources dans La jeune fille de l’eau. Véritable symbiose de l’intégralité du cinéma de Shyamalan, cette histoire de nymphe souhaitant retourner dans le conte d’où elle vient est une profonde parabole sur le rôle d’un cinéaste et auteur. Relecture fascinante du
E.T de Steven Spielberg où un étranger demande l’aide d’humains pour retourner dans son monde, La jeune fille de l’eau porte néanmoins son propos à des hauteurs plus adultes quand le Spielberg se concentrait sur l’enfance. Réflexion sur la tragédie de la vie et captation du superflu (les fables) dans ce qu’il a d’essentiel et de fondateur, le film de Shyamalan convainc essentiellement par sa générosité et son honnêteté. Comme une mise en abîme violente, journal intime d’un cinéaste hanté autant par ses réussites que ses échecs, ce conte parvient à nous émouvoir et à nous embarquer dans une fascinante méditation sur la création et l’imaginaire collectif. En un film, peu compris du public, Shyamalan réalise une parfaite somme de tout son travail précédent et porte le cinéma d’auteur fantastique à des hauteurs jamais atteintes auparavant. Un film malade pour certains, un vrai chef d’œuvre pour d’autre…