Un "smash cut" est un technique de montage consistant en une transition abrupte entre deux scènes. Désormais, ce sera aussi le nom d'une lettre d'amour -écrite dans le sang- envoyée à
Herschell Gordon Lewis, l'homme par qui le gore est arrivé sur grand écran. Plus artisan qu'artiste selon ses propres dires, H.G.L. n'en est pas moins responsable d'un énorme choc lorsque, en 1963, certains cinéphiles noctambules d'Amérique du nord découvrent son
Blood Feast. Le premier film gore, une "
insulte envers même le plus puéril et salace des publics" selon le
Variety de l'époque. Il n'empêche que les spectateurs friands d'images nouvelles sont là, et le succès avec eux, célébrant tous ensemble la naissance de ce qui deviendra le genre du
splatter-film.
Conscient du filon entre ses mains,
Herschell Gordon Lewis a alors continué à oeuvrer dans le cinéma-boucherie jusqu'au début des années 70, livrant quelques perles comme
2000 Maniacs ou
The Wizard of Gore (il ne s'y réessaya par la suite qu'en 2002, avec
Blood Feast 2 : All U Can Eat). Mais si ces films marquèrent profondément en leur temps et conservent un intérêt historique fort, force est d'avouer qu'ils ont un peu vieilli et peinent à maintenir l'intérêt du public contemporain. Comme il est de rigueur, les remakes arrivèrent alors. Le fendard
2001 Maniacs de
Tim Sullivan, une nouvelle version de
The Wizard of Gore avec
Crispin Glover dans le rôle-titre et toujours inédite chez nous,... Autant de films que le réalisateur
Lee Demarbre conspue avec une verve toute personnelle, regrettant qu'ils ne se présentent pas comme de véritables hommages au cinéma de H.G Lewis. C'est donc décidé : son prochain long-métrage rendra les honneurs qui sont dus au pape du gore !
Mais qui est
Lee Demarbre pour prétendre réussir là où les autres auraient échoué ? Ce qui est sûr c'est qu'il n'a pas brillé jusque-là grâce à ses réalisations passées, celles-ci n'ayant eu droit qu'à une distribution très limitée en raison de leur apparent amateurisme. Mais sous le vernis du "film fait entre potes" se cachent également passion et ambition, avec des péloches construites autours d'aventuriers en exotiques expéditions, de
luchadores justiciers, ou encore explicitement nommées
Jesus Christ Vampire Hunter. Cinéphile bis assumé, Demarbre a ainsi travaillé pendant des années dans le légendaire ByTowne Cinema, l'un des plus vieux cinémas canadiens dont la réputation s'est faite sur la projection de ces oeuvres dites "autres". C'est par ce biais qu'il put rencontrer H.G Lewis et sympathiser avec lui dès 2001 et, quand vint à Demarbre quelques années plus tard l'idée du film-hommage, il alla alors directement demander son avis au maître. Accréditation suprême, le réalisateur de
Blood Feast l'encourage dans sa démarche tout en acceptant d'y tenir un petit rôle, et va même jusqu'à lui trouver son titre. Avec un tel soutien, le bain de sang peut commencer sous les meilleurs auspices !
Smash Cut prend ainsi pour héros le réalisateur Able Whitman qui, après la volée de bois vert récoltée par son dernier long-métrage "sérieux", accepte à contre-coeur de tourner une petite production horrifique fauchée comme les blés. Se retrouvant par accident avec un cadavre sur les bras, il craque et décide de cacher le corps parmi les effets spéciaux gores de son film qui, bientôt, commence à recevoir des louanges pour son réalisme. Pensant détenir la recette imparable pour accoucher d'un chef d'oeuvre, Able perd définitivement la raison et se lance alors dans un sanglant carnage pour la "beauté" de l'art...
Les parallèles entre
Herschell Gordon Lewis et l'anti-héros de
Smash Cut apparaissent comme évidents, ne serait-ce que vis-à-vis de leur quête commune du gore réaliste, mais ce n'est bien sûr pas là que se trouve le véritable hommage. En effet, ce n'est pas pour rien que
Lee Demarbre a choisi de se lancer sur un projet original plutôt qu'un remake, car il ne s'agissait pas de se réapproprier juste un film mais bien le style même de Lewis. "
En fait, je voulais tourner Smash Cut exactement comme Herschell l'aurait tourné" confiait-il ainsi à
Twitch, une volonté on ne peut plus évidente lorsque l'on voit la bande-annonce du film. Un peu comme c'était le cas avec
Gutterballs, qui s'intéressait lui aux années 80, le tournage sanglant de Able Whitman possède ainsi une réalisation rétro réclamant des spectateurs qu'ils connaissent les films originaux pour en apprécier tout le sel. Peut-être conscient de cela, Demarbre avoue tout de même avoir teinté le style de H.G.L. avec des références à Dario Argento et...
Jean-Luc Godard. Pourquoi lui ? "
Parce qu'il s'agit du réalisateur préféré de Sasha Grey".
Ainsi, en plus de H.G. Lewis dans le rôle de l'indispensable monsieur-loyal, nous retrouverons à l'affiche de
Smash Cult la délicieuse
Sasha Grey, starlette du X actuellement en quête de réinsertion. Les moins coutumiers de la production pour adultes auront peut-être entendu parler d'elle il y a peu avec
Girlfriend Experience, le dernier
Steven Soderbergh dans lequel elle tient le rôle principal, mais elle était également déjà sortie du X pur et dur avec la série comique de
James Gunn,
PG Porn. Il n'empêche, c'est bien en la voyant dans
Fetish Fanatics 4 de
Belladonna que le réalisateur de
Smash Cult l'a repérée, n'étant pas resté de marbre devant une scène lesbienne "naturaliste" qu'il qualifie de "
pur cinéma". Sa reconversion, miss Grey la continuera donc avec le personnage de April, soeur de la première victime de Able Whitman qui se retrouve à travailler sur son film tandis qu'elle a lancé à ses trousses un détective privé.
Mais ce n'est pas tout car, en plus de Lewis et Grey, le casting de
Smash Cult se pare de quelques autres noms familiers aux fans d'horreur, à commencer par celui de
David Hess. Vu dans pléthore de péloches où les démembrements remplacent les dialogues, il est principalement connu pour ses collaborations avec Wes Craven dans
La Créature du marais mais, surtout, dans
La Dernière maison sur la gauche. C'est en effet lui qui interprétait le cruel Krug, un psychopathe dont la présence hante encore les spectateurs ayant découvert ses exactions. Il sera cette fois Able Whitman, rôle dévolu pendant un temps à
David Cronenberg, et partagera l'affiche avec une autre des révélations de Craven :
Michael Berryman, l'inoubliable Pluton de
La Colline a des yeux. Venu faire une petite apparition amicale, le "Homer Simpson qui fait peur" (dixit un épisode de
X-Files) sera méconnaissable -façon de parler- sous la perruque et les faux-sourcils d'un producteur sans vergogne. Et pour revenir quand même dans un univers plus proche de H.G. Lewis,
Lee Demarbre s'est également attaché les services de
Ray Sager, un vieux de la vieille ayant travaillé avec le maître sur plusieurs films dont
The Wizard of Gore et
The Gore Gore Girls.
L'histoire ne dit pas alors si
Herschell Gordon Lewis est fier de recevoir une telle lettre d'amour mais, ce qui est sûr, c'est que tout a été fait avec
Smash Cut pour lui rendre un hommage le plus sincère et passionné possible. Les fans apprécieront sans aucun doute, les autres seront certainement rebutés par la facture "cheap" de l'ensemble, mais tous pourront repenser à cette époque où montrer du gore dans un film était une prise de risques incroyable, un majeur dressé bien haut face aux visages des pouvoirs politiques et religieux. Vivement donc que le film de
Lee Demarbre arrive jusqu'à nous pour juger sur pièce ce retour aux 60's et, pour les plus impatients, sachez qu'une édition DVD Zone 2 est sortie depuis la fin août en Angleterre !