Gregg Araki reste connu pour sa trilogie teen trash des années 90 qui comprend Totally f***ed up,
Doom Generation et
Nowhere. A l’époque, les adolescents libertaires cherchaient à fuir des fantômes réacs et à faire corps avec leurs fantasmes. Aujourd’hui, ils ont grandi, se goinfrent de space cakes et oublient de régler leur dealer huissier. Après la comédie romantique délicatement subversive (
Splendor) et le mélodrame qui fend le cœur (
Mysterious Skin), Gregg Araki a présenté lors du dernier festival de Cannes
Smiley Face, une comédie shootée à l’humour cintré qui carbure à deux cents à l’heure sans répit. Si on compare avec ses premiers longs métrages, l’évolution est impressionnante. Mais où est passée la peinture d’une génération
no future qui n’arrive plus à vivre à fond ses fantasmes ?
Avez-vous déjà savouré des
space cakes (gâteaux confectionnés au shit) ? Ou plus simplement avez-vous déjà été défoncé toute une journée au point de ne plus rien contrôler et d’aligner bévues sur bévues? Si oui alors vous risquez de vous reconnaître en Jane, jeune actrice un rien loseuse, endettée jusqu’au cou, qui avale goulûment les friandises trompeuses de son colocataire. Non mécontente de voir la vie (et donc les vicissitudes qui vont avec) sous son jour le plus halluciné, hallucinatoire et hallucinogène, elle doit se frotter à de lourdes responsabilités : rembourser un dealer aux dreadlocks, passer une audition pour un nouveau rôle et, surtout, remplacer lesdits gâteaux auxquels son diablotin de colocataire fornicateur tenait. Comme elle ne contrôle plus rien, les catastrophes s’amoncèlent. Jusqu’à la chute.

Le postulat de base du nouveau Gregg Araki, annoncé comme un rollercoaster, est intéressant parce qu’il essaye d’emblée de contredire le virage que son cinéma semblait négocier. Lors de la présentation du film à la Quinzaine des réalisateurs, le réalisateur a prévenu l’assemblée – enthousiaste : il a réalisé
Smiley Face en réaction à la noirceur spleen de
Mysterious Skin. Il a utilisé l’exemple du yin et du yang afin de souligner que les deux opus susmentionnés portent néanmoins la marque de leur auteur. Sous son apparence light,
Smiley Face n’en trahit pas moins une vraie évolution dans le style Araki. Celui qui dans le début des années 90 réalisait des comédies provocatrices se serait-il mué en bon conformiste faussement insolent ou reste-t-il cet adolescent de presque cinquante ans toujours aussi vivace qui refuse de se comporter comme un adulte ?
Oui, il est loin le temps où James Duval se déhanchait en boîte de nuit sous une lumière stroboscopique sur un morceau de Nine Inch Nails. Où, dans des décors bleutés et rougeoyants comme l’enfer lugubre, Rose McGowan (également présente à Cannes pour promouvoir
Boulevard de la mort, de Tarantino), cigarette au bec, faisait la gueule. Où Gregg Araki réalisait l’uppercut
Doom Generation. Qui, ado, n’a jamais rêvé de vivre dans un film de Gregg Araki ? Depuis, les temps ont changé: les ados ne rêvent plus de Shannen Doherty ou Tori Spelling. Le vernis de la série
Bervely Hills 90210 qui a fait les beaux jours du samedi soir pour toute une génération est gratté. La réalité rude entache la coolitude. Les ados n’ont plus goût en rien et sur ce terrain, on vantera le cinéma de Gus Van Sant, en phase avec son époque, dont le dernier
Paranoid Park (également présenté à Cannes mais en compétition) atteint une quintessence mélancolique similaire à celle d’
Elephant sans la démarche conceptuelle.
Ce qu’il reste de
Doom Generation possède des répercussions inéluctables chez les auteurs actuels. Alors qu’il a commencé en roulant des pelles aux garçons dans le très indépendant
Totally f***ed up, film peu connu alors qu'il pose les bases du cinéma d'Araki, James Duval se cache aujourd’hui sous un masque de lapin (
Donnie Darko, de Richard Kelly) ou s’acoquine avec les trentenaires gothiques (
May, de Lucky McKee). D’ailleurs, il ne tourne plus avec Araki. Non pas que les deux hommes soient brouillés mais Duval, aujourd’hui âgé de 35 piges, ne peut plus jouer les adolescents.
Sans se cacher, Gregg Araki fantasmait sur James Duval, figure de pureté bandante perdue dans un monde ordurier et absurde à Lewis Caroll entre rêve et réalité. Une sorte de Candide rebelle et marginal paumé chez les monstres américains. Comme Paul Morrissey fantasmait en son temps sur Joe Dallesandro et l’a propulsé nouvelle icône trash (caractère trempé et frondeur dissimulé sous une gueule d’ange) dans une autre trilogie générationnelle. Chez le réalisateur atteint du syndrome Peter Pan, la scission a en réalité eu lieu bien avant. Non pas sur
Mysterious Skin mais sur
Nowhere, où il filmait ses personnages avec une nostalgie Proustienne en tirant gentiment le trait sur une époque révolue, en annonçant une vraie désillusion de la fin des années 90 responsable du cynisme. Dans son nouveau long métrage, il s’attache à une nana gaffeuse. Une Anna Faris pas éloignée de ses rôles dans
Lost in Translation et
Scary Movie, en plus loufdingue.
La première surprise de
Smiley Face vient de son héroïne asexuée qui n’a pas le temps de redescendre sur terre même si les tentations ne manquent pas (une motarde lesbienne, un dealer sexy). Or, la sexualité est le sujet récurrent de tous les opus Arakiens depuis
Three Bewildered People in the night, romance entre une artiste vidéo, son amant et son ami gay. Une forme du trio que l’on reverra dans quasiment tous ses films, de
Doom Generation à
Mysterious Skin ainsi qu’une thématique ouvertement tournée autour de la découverte de sa propre sexualité et panégyrique de la bisexualité décomplexée.
Authentique phénomène underground avant d’être déconsidéré par ceux qui l’avaient porté au pinacle (
Mysterious Skin sonnant ainsi comme une petite revanche sur le passé), Gregg Araki a dû s’enorgueillir de la présence de son opus à la Quinzaine des réalisateurs, d’autant que ses films n’ont rien pour flatter l’Intelligentsia : ils sont potaches, cruels, transgressifs, sulfureux et simplistes. Avec
Smiley Face, il rassure, avant tout, et construit une bulle pop, douce et légère comme un morceau de Garbage dernière période, avec des personnages fous qui traquent une demoiselle détraquée. Toujours aussi désinvolte mais moins nihiliste, Araki emprunte le même axe de la quête identitaire où de (vieux) adolescents attendent de se confronter au mal (le vrai) pour muer. Anna Faris dont le visage prend tout l’écran permet au cinéaste d’attirer un nouveau public (ceux qui ont vu l’actrice dans les pochades
Scary Movie) et de rassurer ses fans (Faris aime s’encanailler dans les petites productions indépendantes comme
May, de Lucky McKee). A la manière des ravagés Christina Applegate, Ryan Phillippe, Denise Richards et même Shannen Doherty dans
Nowhere.
Maintenant, doit-on considérer le cinéma de Gregg Araki comme militant pour la reconnaissance des causes marginales, fustigeant sévèrement les réacs amerloques ? C’est visiblement là où le bât blesse :
Smiley Face ne revendique rien si ce n’est le plaisir immédiat d’une consommation illicite. Entre amis, à la cool, sur le mode mineur. Non pas qu’Araki ait viré de bord, il attend juste patiemment le bon moment pour réaliser son grand coup de bluff, celui qui nous surprendra tous. De fait, on peut se demander s’il a toujours envie de concrétiser le projet
CrEEEEps !, où des ados lubriques sont confrontés à un extra-terrestre reproducteur qui s’infiltre chez ses victimes par divers orifices allant de la bouche aux oreilles. Entre
teenage movie et joint horrifique, ce divertissement décrit par le cinéaste comme «féroce avec de l’action, du sexe, du rire et du gore» devait regrouper la fine fleur du cinéma indie US (Brady Corbet, déjà dans
Mysterious Skin ; Evan Rachel Wood (
Thirteen), Victor Rasuk (
Long Way Home), Michelle Trachtenberg (
Six Feet Under) et Shawn Ashmore (
X-Men) et s’annonçait comme le grand retour attendu au tournant par ceux qui ont été désarçonnés par le très grave
Mysterious Skin. Le problème avec Gregg Araki, c’est qu’il est insaisissable et que, par conséquent, on ne peut pas lui en vouloir.