Snuff 102, de l’argentin Mariano Peralta, est devenu LE film underground dont tout le monde parle depuis maintenant un an, en spéculant sur tout ce que l’on pourrait y trouver d’excitant. Selon son auteur, c’est «le pire film jamais réalisé au monde». Sommes-nous pour autant obligés de le croire? Sur le papier, son histoire paraît simple: les confessions d’un tueur recueilli par une étudiante qui pourrait bien devenir une future victime. A l’écran, les images impressionnent mais ne sont au service que d’elles-mêmes. Loin de se résumer à un pétard mouillé, le phénomène
Snuff 102 ne manque pas d’efficacité et tient ses promesses niveau trash qui tache, mais il s’adresse à un public extrêmement ciblé et donc restreint (qui a envie de regarder un
snuff dans son intégralité?). Sa qualité, c’est de n’avoir aucune limite et d’aller assez loin dans la représentation de la violence (les séquences sont à la lisière de la pornographie). Sa limite, c’est son montage aléatoire qui ne respecte aucune chronologie pour flouer les repères temporels et accessoirement sa sempiternelle affaire d’interviews (un classique d’
Entretien avec un vampire à
Ugly). Les amateurs de cinéma extrême peuvent s’y risquer. Les autres doivent fuir.
Entre mythe et réalité, le
snuff movie a autant contaminé le cinéma underground que le cinéma Hollywoodien. Dans la seconde catégorie, beaucoup sont ceux qui y ont fait allusion (
Taxi Driver, de Martin Scorsese;
Strange Days, de Kathryn Bigelow;
The Brave, de Johnny Depp;
Lost Highway, de David Lynch). Rares, en revanche, sont ceux qui ont osé broder autour de ce thème brûlant, conscients sans doute de jouer à un jeu trop dangereux pour eux. A défaut de se prendre pour un grand cinéaste, Mariano Peralta tente le tout pour le tout en cherchant à ressembler au Ruggero Deodato retors de la grande époque de
Cannibal Holocaust en prenant son sujet à bras le corps et en réalisant LE film choc autoproclamé qui pousse celui qui le regarde à se demander si tout ce que l’on voit est bien réel ou pas du tout. L’illusion est bien entretenue par son côté hardcore et sans concession (des têtes explosés, des nanas violées, des cadavres en putréfaction, des éviscérations en tous genres) et ce même si la partie dramaturgique et «théorique» convainc beaucoup moins: une jeune demoiselle chaperon rouge questionne un critique de cinéma méchant loup sur la violence des images et leur impact sur les jeunes qui regardent trop
Scream. A un autre endroit, à un autre moment, trois femmes dans une pièce vide sont cruellement torturées. Conformément à ce que l’on pouvait attendre d’une telle expérience,
Snuff 102 plonge pendant près d’une heure trente dans une cloaque asphyxiant qui ne charrie aucune forme d’humour pour simuler une échappatoire. Annoncé par un avertissement rébarbatif, le calvaire commence dès les premières secondes et ne va chercher qu’à tester les résistances du spectateur. L'idée de
Snuff 102 a germé dans l'esprit de Mariano Peralta alors qu'il patientait sagement dans la salle d'attente d'un hôpital en réalisant que tous les gens autour de lui étaient traités comme du bétail. De là est né ce film qui n’a strictement rien à voir avec cette idée de base mais qui malgré tout en découle.
Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il a fait sensation lors de sa première au festival international de «Cine de Mar del Plata» (festival en Argentine) puisque les mamies se sont évanouies et les autres spectateurs ont vivement protestés, à deux doigts de casser la gueule au réalisateur. Comme Jodorowsky en son temps. Ou presque. Finalement, le véritable ancêtre de Mariano Peralta, c’est bel et bien ce cher Michael Findlay, le réalisateur de
Snuff qui s’est laissé dépasser par les événements et l’ampleur d’une polémique. Comme Paralta. La différence? C'était il y a trente ans. Lors de sa sortie, à New York, en 1976,
Snuff a déclenché le scandale dans une salle de Times Square. A l'extérieur, des manifestants hurlaient à l’exploitation et conspuaient la dégradation de la femme au cinéma. En réalité, ce n’était pas le réalisateur mais le distributeur qu’il fallait incriminer. A l’origine, Findlay était connu comme réalisateur de
softcore qu’il tournait avec son épouse, alors âgé de dix-sept ans. Confronté à l’apparition de la vague pornographique du «hardcore», le jeune cinéaste signe une série Z dont le but affiché était de rebondir sur l’affaire Charles Manson en prenant comme héros des révolutionnaires qui torturent une famille d’anciens nazis. Le film se tourne en Argentine avec pas un rond, pas le moindre ingénieur du son et finit doublé n’importe comment dans des studios US. Conscient de la débâcle, le distributeur (Carter Stevens) a judicieusement rajouté une scène sulfureuse et rebaptisé le film sous un nouveau titre:
Snuff, en allusion aux
shocker bidons tournés clandestinement en Amazonie. Cette séquence avait pour but de faire croire au spectateur que le scénariste du film violait une des actrices du film avant de la tuer dans des conditions ignobles. A partir de ce film, il naît une rumeur selon laquelle une actrice de films pornos est obligatoirement sacrifiée à la fin de chaque tournage X. La petite histoire veut ainsi qu’un producteur organise un casting pour un film pornographique, les interprètes engagées sont ainsi manipulées pour être victimes de vraies tortures et d'abus, avant le meurtre final. Le film circule ensuite dans un circuit fermé de riches amateurs de crimes où ces cassettes circulent à prix d’or. Quelques mois après le phénomène, Findlay meurt décapité par une pâle d’hélicoptère sur le toit d’un immeuble.
En prenant ce prétexte, les bigots voient une manière d’exterminer tout ce qui est nuisible à la société et en première ligne, la pornographie. Confronté à une crise de foi, Paul Schrader s’en est inspiré pour réaliser
Hardcore, officiellement le premier film à traiter sans fards de cette confusion, en opposant les deux extrêmes (les bigots et la pornographie) pour un résultat volontairement ambigu qui autopsie les peurs des américains et incidemment les siennes. Joel Schumacher a livré des dizaines d’années plus tard une copie carbone discutable avec
8mm. Sans équivoque (et sans tous ces problèmes),
Snuff 102 se revendique également comme le pendant des
Guinea Pig où tout ce que l’on voyait était rigoureusement factice mais l’efficacité était telle qu’on est amené à penser au premier abord qu’il s’agit d’authentiques
snuff movie. Vous connaissez (évidemment) la petite histoire voulant que Charlie Sheen soit tombé par hasard sur l’un d’eux (le second
Flower of Flesh and Blood où l’on peut voir de façon extrêmement crue et réaliste une femme se faire éviscérer par un psychopathe qui prend le soin d’aiguiser ses outils comme de filmer tous les détails de l’opération chirurgicale), qu’il ait envoyé une copie au FBI et que ces derniers aient mené une enquête pour savoir si c’était du lard et du cochon d'Inde. Dans la même veine (en moins prestigieux),
August Underground propose des virées de tueurs en série qui dépouillent des familles. A partir d’une image cracra (zooms intempestifs, flous), le réalisme des scènes de meurtres où rien ne semble simulé impressionne. On peut par exemple y voir un des tueurs forcer un homme à s’émasculer pour que la tueuse prodigue une fellation sur le pénis arraché ou encore le même tueur dépecer le ventre d’une femme enceinte avant de le sodomiser. Le doute sur la véracité des événements est levé lorsque l’on sait que Fred Vogel (qui a travaillé avec Tom Savini) est à l’origine de ce concept de prise en otage. Insidieusement,
Snuff 102 se situe au centre de ces influences. En même temps qu'il essaie de s’inscrire dans le sillage des
Mondo Nudo, de Francesco de Feo;
Camp 731, du chinois Tun Fei Mou sur les atrocités commises dans un camp de prisonniers tenu par les japonais pendant la guerre;
Chasseurs des têtes des mers du sud, de Osa et Martin Johnson, faux documentaire sur les tribus cannibales ou encore, les
Face à la mort.
Snuff 102, c'est un mélange de tout ça. En fait, on aurait préféré qu’il lorgne plus vers l’ambiance marquante de
Pig, co-réalisé en 1998 par Rozz Williams et son collègue Hollandais Nico Bruinsima qui plongeait sans explications ni contrepoints bêtas dans le mental d’un tueur en série. Avec une poésie crue, Williams et Nico B. y montraient un corps bafoué, mutilé, torturé sous toutes ses coutures (seringue dans l’urètre, tétons percés, sexe attaché, scarifications en tous genres, miam miam) et travaillaient une atmosphère de malades mentaux. Hélas, Peralta qui n’a pas leur talent plastique ni même celui d’un Elias Merhige période
Begotten utilise pour compenser l'absence de poésie des moyens visuels efficients jusque dans les scènes finales assez éprouvantes où l'on quitte le huis clos pour prendre plus de hauteur. Mais, sans même chercher à délivrer un discours,
Snuff 102 reste hallucinant pour les mêmes raisons au fond que les voisins
August Underground: son effarante gratuité. Le réalisateur ausculte un phénomène d’hystérie collective et de légende urbaine en jouant le rebelle d’un côté (les images vomitives) et le candide de l’autre (le bavardage oiseux). Pas trop de rigueur, c'est bien; mais, pas de rigueur du tout, c'est plus gênant. A travers une imagerie proche du sadomasochisme, les victimes et les bourreaux apparaissent respectivement avec des chaînes et des cagoules. Pour ce qui est de proposer une réflexion sur l’impact des images et la banalisation de la violence à travers celles-ci, Alejandro Amenabar avait déjà répondu à toutes les questions que la jeune protagoniste se pose dans
Tesis (le snuff était le moteur de l'intrigue, la violence y était suggérée, plus offensive). Elle a beau s'intéresser au cinéma, elle n'a pas vu ce thriller implacable et flippant. Faute de moyens, de substance, de crédibilité et d’intégrité,
Snuff 102 ne possède ni le prestige de l’art ni l’excitation de la nouveauté. Mais demeure cet étonnant gadget estampillé underground, pourvu de séquences exorbitantes à l’aune de celle où une jeune femme perd littéralement ses yeux. La plus marquante et la plus réussie.