Par - publié le 29 mai 2008 à 04h04 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 15h12 - 0 commentaire(s)
Premier film instigué par le New Danish Screen, Soap, réunion de deux âmes solitaires, marque les débuts à la réalisation de Pernille Fisher Christensen qui applique avec beaucoup de retard les principes fomentés par le Dogme (volonté de coller à la psychologie humaine, refus du sensationnalisme). Ses collègues essayent tant bien que mal de démolir cette image. Aujourd'hui, le cinéma Danois en pleine effervescence ne se résume plus à Dreyer, à un classicisme plombant ou même à Lars Von Trier. Mais à quoi carbure-t-il désormais ?


C'est un fait, et ce n'est pas Soap, petite production danoise qui va démentir la réputation: le cinéma danois suscite un sérieux engouement partout là où il passe. A tort ou à raison? Effet de mode ou enthousiasme sincère ? Peu importe : les faits sont têtus. Durant des années, des cinéastes aussi dissemblables que Lars von Trier, Gabriel Axel ou Bille August ont largement contribué à sa popularité éclectique en cherchant indépendamment à créer leurs propres formules. La bonne nouvelle, c’est qu’il s’avère extrêmement prospère et donc prometteur. Par exemple, son développement a permis la naissance de nouvelles sociétés de production qui peuvent rivaliser avec la plus ancienne (Nordisk Film qui depuis le début du siècle dernier défend les couleurs du Danemark sur le marché mondial). Aujourd’hui, il faut compter sur des boîtes plus modernes et intuitives comme Zentropa Film, celle dirigée par Lars von Trier, figure tutélaire locale, responsable de grands (Festen, de Thomas Vinterberg) et petits films (Mifuné, de Søren Kragh Jacobsen) très remarqués à l’étranger. En parallèle, elle s’est spécialisée dans la pornographie pour faciliter certains financements. Dans les années 90, le cinéma Danois fait figure d’avant-garde, comme il pouvait l’être dans les années 70 en permettant notamment une représentation de la sexualité totalement décomplexée. La relève a été assurée par les disciples – hélas un peu trop sages – du Dogme dont les règles artistiques immuables auraient dû être enfreintes et donc transgressées. A l’époque, elles ont révélé une vraie novation dans l’industrie cinématographique, au point d’inspirer des cinéastes étrangers, avant finalement de révéler les limites d’un système archaïque.


Thomas Vinterberg est le réalisateur qui incarne le mieux ce gâchis: il n'a jamais rebondi après Festen, réalisé il y a maintenant plus de dix ans et ce malgré une parenthèse américaine glacée (It’s all about love, foirage monstrueux). Nonobstant, ce procédé qui consiste à se passer d’éclairages artificiels, de musique, de costumes pour privilégier la modestie des budgets, l’absence d’effets spéciaux, la tension dramatique et les performances d’acteurs continue de faire illusion. Soap s’inscrit dans les us et coutumes du Dogme sans chercher à proposer une alternative. La seule qui ait réussi à passer cette mode, c’est peut-être la réalisatrice Lone Scherfig qui a utilisé cette économie de moyens pour des résultats saisissants (Italians for beginners et Wilbur, deux opus qui parlent davantage avec le coeur qu’avec des travelings tape à l’oeil). En contrepoint à ce cinéma du cœur (tout le monde rêve d’un mélo à la Breaking the waves, mais tout le monde n’a pas la roublardise ni l’intelligence machiavélique d’un Lars Von Trier), il existe une autre école, plus classique et moins déterminée, à laquelle appartiennent des cinéastes "anciens" comme Bille August (reconnu avec l'intense Smilla et les mémoires d’Ingmar Bergman avec Les Meilleures intentions, palmé à Cannes) et Gabriel Axel (Oscarisé avec Le festin de Babette). En définitive, c'est en réaction à ce vieux cinéma danois naphtaliné que Lars Von Trier a réalisé dans les années 80-90 sa sauvage trilogie européenne comprenant L’Élément du crime, Epidemic et Europa. En bouleversant les codes formels en vigueur, il court-circuitait les doxas du cinéma danois. A l'époque, il fallait remonter au cinéma de Carl Th. Dreyer (Ordet) pour trouver une pareille proposition et une telle révolution visuelle. Aujourd’hui encore, Dreyer demeure néanmoins la valeur indémodable du pays.


Qu'on les apprécie ou non, les expérimentations du docteur Lars avaient le mérite de taper un grand coup dans une fourmilière éculée avec comme principe les refus des films à grand spectacle et de la suprématie de la technologie. Lars Von Trier porte dans son cœur des artistes comme Bresson, Tarkovski et Dreyer appliquant une forme d'épure et de simplicité pour toucher au plus juste des complexités humaines. Ole Bornedal est l'un des disciples de cette mouvance. Avec le remarquable Nightwatcher (Le Veilleur de nuit, en français), il proposait un film d'horreur en tout point tétanisant qui jouait sur les ambiances glauques et les états d’âme maussades de ses personnages. Le résultat fut un tel succès au Danemark que le réalisateur a gentiment été convié aux States pour en réaliser un remake identique avec dans les rôles principaux Ewan McGregor et Patricia Arquette. La démarche rappelle celle, plus récente, de Michael Haneke avec Funny Games qui a eu son remake US dix ans après l’original. A la différence près que Haneke ne s’est pas laissé avoir par les sirènes Hollywoodiennes pour proposer une copie à l’identique, avec les audaces originales. De toute évidence, Soap arrive trop tard même si ce qu’il raconte n’a pas d’autre ambition de faire partager une histoire simple comme bonjour. Désormais, le système du Dogme, vers lequel il louche avec ostentation, n'a plus de sang neuf pour rebondir et se contente de tourner en rond. Ce qui devait être un retour aux sources s’est mû en une incapacité à se renouveler.



Le seul réalisateur ayant pu s'affranchir de cette tendance de moutons de panurges, c'est peut-être Nicolas Winding Refn qui avec la trilogie Pusher a crée une nouvelle révolution en donnant autant d'importance au réalisme (souvent cru) qu'à la dramaturgie et témoignait d’une nécessité réelle d'une illustration extrêmement travaillée. Une manière comme une autre de concilier l’attrait de la forme et du fond. A l'heure d'aujourd'hui, cet objet monstrueux, dense et percutant, où les héros font office de figures nationales, reste l'un des uppercuts les plus foudroyants de ce cinéma venu du froid. Accessoirement, sa construction également basée sur l’affection assure la volonté des spectateurs Danois à s'attacher à des personnages récurrents que l'on retrouve au gré de différentes aventures. Un peu comme dans une série télévisée extrêmement bien calibrée. En cela, on est plus proche d'un cinéma occidental à vocation internationale. Aux dernières nouvelles, Nicolas Winding Refn a tourné un film aux Etats-Unis (Fear X, sorti chez nous sous le titre Inside Job avec John Turturro, adapté de Hubert Selby Jr. sur une étrange affaire de meurtre). Tout comme son émule Suzanne Bier (Nos souvenirs brûlés). Il en est de même pour des acteurs nationaux dont la reconnaissance s’exprime au-delà des frontières. A l’image de Mads Mikkelsen qui après des passages remarqués chez Nicolas Winding Refn, Susanne Bier et Anders Thomas Jensen, trois cinéastes titillés par le cinéma US, a été choisi pour jouer le bad guy du dernier James Bond (Casino Royale). Pour redorer son image, le cinéma français devrait s’inspirer (et s’enorgueillir) d’une telle vigueur et d’une telle propension à séduire l’étranger.
Vos réactions


logAudience