Après une trilogie sur la fin de l'adolescence (Virgin Suicides, Lost in Translation et Marie-Antoinette), Sofia Coppola remet les pendules à l'heure dans Somewhere, film de la transition.

Par - publié le 04 janvier 2011 à 20h50 ,
MAJ le 04 janvier 2011 à 21h31 - 0 commentaire(s)

Pique-nique à Hanging Rock

 

Avant Virgin Suicides, il y a eu Pique-nique à Hanging Rock (Peter Weir, 1975). L'action se déroule en 1900, dans une bâtisse victorienne abritant un internat. Des filles retiennent des poèmes avant de s'endormir, lissent leur chevelure, composent des herbiers et murmurent des mots d'amour tel un bourdonnement d'essaim d'abeilles. Elles sont toutes subjuguées par Miranda, une blonde évanescente, source d'excitation virginale pour les garçons et créature intrigante pour ses camarades. Miss Appleyard, la directrice du lieu, les dirige avec poigne en créant des entraves physiques et morales. Le jour de la Saint-Valentin, sous prétexte d'une leçon de géologie, les pensionnaires partent visiter un site aborigène qui recèle une roche aussi intrigante que magnétique. Là-bas, elles se posent pour pique-niquer. Miranda découpe un gâteau en forme de cœur avant de s'envoler comme un ange de Botticelli. Hanging Rock représente le lieu du rêve et de l'évasion, de tous les possibles, en même temps qu'un endroit propice à l'épanouissement et aux initiations charnelles. L'orgasme est tellement intense qu'il provoque une amnésie générale. A midi, le temps semble suspendu. Plus tard, quatre personnes du groupe se volatilisent sans laisser d'indices. Ont-elles été assassinées? Sont-elles toujours vivantes? Au lieu de répondre à cette énigme, le récit ne fera que lire la détresse et le manque sur les visages de celles et ceux qui connaissaient les disparues, privées de beaux lendemains. Weir ne propose aucune résolution cartésienne, moins pour frustrer que pour faire fonctionner l'imagination. Les vierges, comme aspirées dans un chaos de nappes temporelles (le passé et le présent, le mythe et le réel), auraient-elles été sacrifiées en offrande aux dieux anciens? S'agit-il d'une métaphore sur la découverte de la chair et le passage à l'âge adulte?

 

 

Un point de vue masculin apporte un contrepoint lointain aux événements, annonçant des années avant l'amour transi des garçons pour les beautés suicidées de Sofia Coppola (Virgin Suicides). Tel un entomologiste, Weir étudie les racines d'une époque puritaine, distille une morbidité dans la mécanique du film pour adolescents, emprunte une modernité antonionienne (il n'y a pas de vérité possible de l'image) et scrute la dépression disséminée dans la litanie des jours. Au-delà de l'élégance plastique et musicale (un mélange envoûtant de Beethoven, Gheorghe Zamfir et Bruce Smeaton), il orchestre une chrysalide: des chenilles cristallisant les désirs féminins et masculins se transforment en papillons déterminés à voler de leurs propres ailes, musardant là où il est interdit de se perdre. Comme on interdirait à des enfants d'aller dans les bois pour ne pas faire de mauvaises rencontres. En 1999, Sofia Coppola prodigue un exploit similaire avec Virgin Suicides, avec une photo à la David Hamilton, une voix-off tragique Proustienne, des répliques tragiques («vous ne savez pas ce que c'est d'avoir 13 ans») et une bande-originale mélancolique composée par Air retranscrivant toutes les sensations étranges qui se passent dans le cerveau d'un ado de 15 ans. Les deux films semblent d'ailleurs partager le même secret, reprenant les derniers vers d'un poème d'Edgar Allan Poe : "tout ce que nous voyons ou paraissons n'est qu'un rêve dans un rêve".

 

virgin_suicides_1

Virgin Suicides

 

 

Au départ, Sofia Coppola fréquente la CalArts (Californian Institute of the Arts), fait un stage avec Karl Lagarfeld, crée une marque de vêtements (Milk Fed) et hésite entre différentes vocations artistiques (la photo, l'écriture) en ayant pris le soin de faire une croix sur le cinéma : les médias se sont trop moqués de ses maladresses d'actrice dans Le Parrain 3 - où elle remplaçait au dernier moment Winona Ryder - et la profession lui a attribué deux Razzie Awards pour cette mauvaise perf. Plus tard, elle tombe amoureuse du roman de Jeffrey Eugenides et, à défaut de posséder les droits, entreprend d'en écrire un scénario. Impressionné par le résultat, Francis Ford ne peut pas lui donner un coup de main. Celle qui regardait déjà dans le blanc des yeux des adolescentes dans son court métrage Lick the Stars décide d'envoyer son script au studio détenteur des droits, qui, séduit, lui offre la possibilité de réaliser son premier long métrage. Avec ses crinières blondes et ses images cotonneuses, Virgin Suicides déroule un récit qui fait quasiment du surplace. On ne saura jamais vraiment ce qui est arrivé au clan des sœurs Lisbon. On n'aura juste les sourires tristes de Kirsten Dunst (le double blond de Sofia), on verra le joug de l'éducation stricte de parents obligeant leurs progénitures chéries à se faner, à se détruire et on n'éprouvera que le souvenir d'un adolescent marqué à vie par un voile de mystère amoureux. Rien n'est bouleversant sur le moment, mais c'est en y repensant longtemps après que le film produit un effet sidérant. Ce requiem désenchanté au lyrisme mortifère provoque un envoûtement sidérant, jouant consciemment de cette frontière entre la réalité, l'indécidable et l'imaginaire : il a beau s'achever ; il vit encore longtemps en nous, comme un souvenir lointain.

 

lostintranslationint02

Lost in translation

 

Fan absolu de Lost in translation, Quentin Tarantino a qualifié le second long métrage de Sofia Coppola de «haïku» (un poème qui en un minimum de mots traduit des choses complexes). On ne peut pas trouver de meilleure définition pour cette sérénade toute de suavité et de fragilité, tournée en seulement 27 jours. En situant l'action de son histoire en plein tumulte Tokyoïte (le Japon, à l'autre bout du monde), Sofia Coppola réunit deux solitudes planquées dans un hôtel quatre étoiles : un acteur immense comme un gratte-ciel, encore sous le coup du jet-lag (Bill Murray), condamné à revivre ce que subit le personnage d'Un jour sans fin (Harold Ramis, 1992) ; et une jeune femme (Scarlett Johansson), petite culotte rose qui vient de finir ses études de philosophie, mariée à un photographe qui ne la regarde plus. Ces deux êtres perdus à tous les niveaux (le langage, la hauteur etc.), attendent leur vie entre deux avions et deux fuseaux horaires. L'acteur revenu de tout et le fantôme d'une virgin suicide ont beau avoir des années d'écart : ils partagent les mêmes désillusions et ignorent ce qu'ils vont devenir. Les minutes, les heures, les jours et les nuits se noient dans la même mélancolie. Au moment de la séparation, il lui murmure un secret au creux de l'oreille que le spectateur, témoin de leur rencontre, n'entend pas. Toujours, Sofia garde une distance respectueuse en rappelant, comme dans son précédent film, qu'il est possible de dire beaucoup avec peu de mots. La séduction du film naît de sa discrétion, renvoyant autant à un cinéma Hollywoodien des années 50, à ces histoires d'amour platoniques qui ne connaissent pas les ravages du temps ni les différences d'âge (L'aventure de Madame Muir, Joseph L. Mankiewicz - 1947), qu'à la douce ferveur du Chungking Express (Wong Kar-Wai, 1995).

 

Marie-Antoinette

 


Après Lost in translation, Sofia fait une nouvelle bulle de chewing-gum en continuant d'exprimer des sentiments profonds avec peu de mots (un regard est plus expressif qu'un long discours) dans Marie-Antoinette, son troisième long métrage, où elle dépoussière la biographie et s'approprie le portrait de la reine dans sa prison dorée de Versailles, dont le rêve éveillé tourne au cauchemar. Contrairement à ce que l'on a pu lire ou entendre, elle a échappé aux guillotines de la presse. Le contexte historique est volontairement mis en sourdine pour laisser exploser les doutes d'une adolescente trop jeune pour les responsabilités et génétiquement programmée pour être haïe. Sans s'en rendre compte, tous ses repères familiaux se délitent, sa solitude ronge les extases furtives et le nuage rose bonbon devient orage. Après Virgin Suicides, Sofia Coppola retrouve Kirsten Dunst (qui n'a que vingt-trois ans mais donne l'impression d'avoir déjà vécu plusieurs vies) avec qui elle partage un parcours médiatique semé d'embûches. Les audaces irritent ou fascinent (on écoute Bow Wow Wow, The Cure, New Order et on porte des Converse!), mais la musique choisit pour l'ambiance qu'elle décrit plutôt que pour l'époque qu'elle représente dépeint un univers farouchement personnel. Ce récit d'une virgin suicide, perdue à des années lumière de son époque, clôt pourtant une trilogie cohérente à la beauté glacée et à la fibre spleen-pop qui s'écoule de la nuit à l'aurore. Somewhere franchit le cap de l'âge adulte: Sofia Coppola s'inspire de son passé (la relation avec un père absent) pour se tourner vers l'avenir, oublie les illusions dorées même si le lieu semble idyllique (la légende du Chateau Marmont). Papa Coppola ne guide plus et ne console plus. Les anges blonds reviennent comme des fantômes, des échos lointains, boomerangs d'une constellation éteinte : l'innocence est désormais révolue. Une page se tourne.

 

Somewhere de Sofia Coppola

Vos réactions


logAudience