Par - publié le 25 octobre 2007 à 03h05 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h24 - 1 commentaire(s)
Remarqué aux festivals de Cannes et de Sitges et prochainement présenté en compétition au festival de Gérardmer, The Bothersome Man, de Jens Lien, que l’on peut littéralement traduire par "l’homme qui dérange", constitue un film très déroutant doublé d’une expérience irrationnelle où une ville fantôme sert de matrice uniforme à un individu déconnecté. La représentation réjouissante, drôle et terrifiante d’un enfer Scandinave qui pourrait être le nôtre.



Un matin, Andreas se réveille dans un bus et débarque dans une ville étrange où il est chaleureusement accueilli par un homme bizarre. Ce qu’il comprend très vite, c’est que tout lui a été préparé (maison, vêtement, emploi, femme) et qu'il n'a pas son mot à dire. Sans chercher à s’enfuir, Andreas se rend compte que tous les habitants de la ville ne ressentent aucune émotion et passent leur temps à bavasser sur des éléments pragmatiques (décoration de l’appartement, ce genre). Question: comment faire passer un pamphlet social sur les nouvelles sociétés d’une rigidité cannibale à travers un humour absurde et une angoisse sourde ? Tel est le pari de ce petit film norvégien qui plonge dans le cerveau peut-être mort d’un Candide Kafka aux yeux exorbités paumé au royaume d’IKEA et qui se moque des sociétés occidentales vantant un bonheur artificiel et un confort matériel. Processus peu novateur, certes, mais rarement traduit de manière aussi subtilement inquiétante et discrètement effrayante.



Ne pas se fier aux apparences : il est possible de faire mystérieux sans décliner le petit Lynch illustré. Par son subtil mélange des genres, The Bothersome Man, objet filmique made in Norvège, emprunte à la comédie existentialiste absurde, à la cocasserie grinçante, au drame conjugal, au vaudeville échevelé, au brûlot politique, à la satire antibourgeoise et au film d’horreur ouaté avec deux scènes purement graphiques qui provoquent une rupture de ton dans une narration jusque là placide. Sans atteindre l’élégance et la profondeur d’un Roy Andersson (Chambres du deuxième étage), cet opus vertigineux sur la banalisation de l’horreur qui s’octroie quelques références à Sergio Leone dans la composition des plans demeure suffisamment elliptique pour dérouter tout amateur de voyages lymphatiques. Et ainsi enquiquiner les cartésiens qui hurleront à l’imposture. Qu’ils se contentent de beugler.


Dans une société phagocytée, un individu à la ramasse va provoquer un micro-séisme dans ce monde sophistiqué pour faire tout ce qui est interdit: renoncer au modèle de vie pépère avec boulot tannant, maison cossue et femme asexuée pour goûter à l’authentique et chercher la clé de la libération. Le bonheur rose bombon ultra-codifié se mue en enfer méandreux où s’exprime la décadence sous une forme de quête de plaisirs ancestraux (la longue scène où le protagoniste creuse un trou en forme d’utérus et respire l’odeur d’un temps révolu, gorgée de renaissance où le désir ne se contente pas de désirer – scène qui justifie le titre du film) et le retour des sensations fortes (le suicide sous un train dont le personnage ressort quasi-indemne, comme si le film se moquait de lui).



Mais The Bothersome Man n’obéit pas à un schéma prédéfini – et c’est en cela qu’il séduit. Il donne tous les indices et autres issues de secours au début avant de laisser le spectateur patauger dans la semoule comme le personnage principal : seul, coincé dans un cul-de-sac, sans boussole dans un monde déboussolé.

Organisé dans un temps suspendu (impossible de le délimiter de manière concrète), le film, errant quelque part entre Antonioni et Gilliam, fait peur, précisément par son absence d’humanité (le corps empalé d’un homme dans la rue n’atteint personne) et parce qu’il échappe à toute logique satirique en oubliant impoliment de répondre aux questions du pourquoi et du comment. A la manière des personnages qui semblent conditionnés pour ne jamais dire non. La menace est présente mais demeure impossible à cibler. Si le protagoniste, à la recherche d’une solution qui ne viendra pas, cherche à s'extraire de ce monde, le film, lui, avec ses cadres horizontaux magnifiques, ses plans-séquences hypnotisants, ses personnages louches et son atmosphère empoisonnante, fait tout pour l'emprisonner. Pire encore, reste englué dans son pessimisme et contaminé voire lobotomisé par la torpeur ambiante.



Il n’y a plus rien à attendre de lui parce qu’il ne répond plus. Au second degré, au-delà du ton sarcastique et nonsensique, il émane un fascinant combat entre The Bothersome Man et son personnage prisonnier – et dans un second temps, entre le spectateur et le film. Quelque chose comme le pendant antipathique, suicidaire et hopeless des Fils de l’homme. Quelque chose qui secoue.
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