Nous étions récemment sur le tournage d'A bout portant, le nouveau film, après le formidable Pour elle, de Fred Cavayé. Nous y avons passé trois journées passionnantes, assistant à la fabrication de ce qui s'annonce comme un grand polar à hauteur d'homme doublé d'un film d'action en mode pied au plancher. Voici le compte-rendu de la dernière de ces trois journées.
Troisième journée - Mercredi 24 mars
43e jour de tournage. On s'achemine tout doucement vers la fin. Aujourd'hui, c'est du sérieux. Lieu du délit : le passage de la Ferme Saint-Lazare, une petite ruelle étroite située à deux pas de la gare de l'Est, dans le 10e arrondissement parisien. Dans la scène à filmer, le personnage de Samuel, assiégé dans un appartement par les deux policiers Susini (Claire Perot) et Vogel (Moussa Maaskri), saute par la fenêtre pour atteindre l'immeuble d'en face et se réceptionne de justesse. Aujourd'hui, trois caméras sont présentes sur le plateau : une dans l'appartement de départ, une autre dans l'appartement d'arrivée et une suspendue à une Louma. Lorsque j'arrive sur le plateau, Fred Cavayé est en pleine discussion avec son chef-opérateur et son assistant-réalisateur car ils ont encore du mal à décider comment ils vont filmer le plan subjectif du saut de Samuel. Quelques instants plus tard, alors que je lui demande pourquoi il n'a pas choisi de filmer A bout portant en numérique, ce qui lui aurait permis de gagner en mobilité pour certains plans difficiles comme celui-ci, Cavayé me répond : « Le numérique a ses avantages, mais personnellement, je continue de trouver le chimique plus beau. Avec le numérique, il y a toujours un côté froid et métallique qu'on n'arrive pas à gommer. Par exemple, j'ai beau adorer Michael Mann, ses derniers films tournés en numérique, je ne trouve pas ça très beau. Et avec Alain, mon chef-opérateur, nous sommes exactement sur la même longueur d'onde, il ne travaille qu'en 35mm. »
Dans la foulée, Fred décide de me dévoiler l'extrait pré-monté de la fameuse poursuite dans le grand escalator de la gare RER d'Auber-Opéra (scène au cours de laquelle Gilles Lellouche m'avait raconté qu'il s'était foulé la cheville). Malgré le visionnage sur un écran d'I-Phone et sans le son, la séquence est impressionnante. On y voit Gilles Lellouche dévaler l'escalator à contresens, filmé de dos, de face et de profil, bousculant tout le monde sur son passage et tentant d'échapper aux types qui lui courent après en lui tirant dessus au mépris des usagers innocents. Porté par un découpage et un filmage percutants (principalement de la caméra à l'épaule), l'extrait montre bien que Lellouche a tout donné dans cette scène, accroissant ainsi le côté spectaculaire. Une chose est sûre en tout cas : si le reste du film est à l'image de ces 30 secondes que je viens de voir, A bout portant risque fort de faire son petit effet lors de sa sortie dans les salles françaises.
En attendant, aujourd'hui, la scène à tourner est beaucoup trop dangereuse pour que Gilles Lellouche y soit physiquement impliqué. Cette fois-ci, le comédien casse-cou devra céder sa place à une doublure qui le remplacera le temps du saut dans le vide. En l'occurrence Fred Dessains, jeune cascadeur professionnel qui a déjà œuvré sur des films comme Banlieue 13, OSS 117 : Le Caire, nid d'espions, Taken ou From Paris with Love. Plus tôt dans la matinée, la cascade a été répétée afin d'être sécurisée au maximum. Un gros camion équipé d'une grue et d'une nacelle est stationné à l'entrée de la ruelle. La nacelle s'élève au-dessus de la ruelle, afin d'accueillir les spots nécessaires à l'éclairage de la scène ainsi que le câble auquel sera accroché le cascadeur. Ce dernier, debout sur le parapet de la fenêtre, à cinq étages au-dessus de l'asphalte et à environ cinq mètres de son objectif, semble prêt à sauter. Quelques mètres sous lui, la caméra montée sur la Louma est tournée dans sa direction. En bas, tout le monde regarde vers le haut et retient son souffle. Michaël Viger, l'assistant-réalisateur, annonce un « ça tourne ! » moins énergique que d'habitude, suivi de « Fred, c'est quand tu veux ! ». Le cascadeur compte à haute voix jusqu'à trois et se lance dans le vide. Il atterrit sur l'immeuble d'en face en agrippant à pleines mains la rambarde du balcon. Le saut est impeccable. En bas, Fred Cavayé crie en direction du cascadeur : « ça va Fred ? ». En guise de réponse, Fred Dessains lève le pouce au-dessus de la rue. Tout le monde applaudit. Et le réalisateur de demander une deuxième prise pour être sûr d'avoir ce dont il a besoin. Le cascadeur, en bon professionnel, remonte au créneau avec le sourire et exécute un deuxième saut encore plus réussi. Au point de faire mentir l'adage « jamais deux sans trois ». C'est dans la boîte !
Après son haut fait, je vais complimenter Fred Dessains. Je l'avais abordé un peu plus tôt dans la matinée mais, alors en train de se concentrer, il m'avait très gentiment demandé de revenir le voir après le saut. Visiblement j'ai à faire à un véritable passionné, qui avoue avoir senti la vocation dès son plus jeune âge lorsqu'il regardait les films d'action de Jean-Paul Belmondo et l'émission Incroyable mais vrai à la télévision. Il déplore la raréfaction des films comme A bout portant : « Le métier de cascadeur était plus facile il y a une dizaine d'années, il y avait plus de films dans lesquels on pouvait bosser. Aujourd'hui, à part les productions Luc Besson et quelques séries télévisées policières, il y a surtout des comédies, pour lesquelles il n'y a pas vraiment besoin de cascadeurs. ». Puis, lorsque j'aborde la manière de filmer une cascade comme celle qu'il vient d'exécuter, il me dévoile le résultat des délibérations entre Cavayé, son chef-op' et son assistant auxquelles j'ai assisté plus tôt : « Pour filmer le plan subjectif, ils ont pensé un instant me faire sauter dans le vide avec une caméra harnachée sur moi, mais en fait, avec une 35mm, c'est un peu trop lourd à porter, donc ils ont préféré la suspendre à un câble. Mais c'est ça le métier de cascadeur : parfois on double un acteur, parfois on joue la comédie, en général pour des rôles de flics ou de voyous, et parfois on fait le caméraman ! ».
Peu après, j'ai le plaisir de faire la connaissance de Guillaume Lemans, le scénariste du film, en visite sur le plateau avec son fiston. Juste le temps d'échanger quelques mots avant que le talentueux bonhomme n'emmène sa progéniture voir Avatar. Au moins, cette courte entrevue m'aura donné l'occasion de rencontrer également Charles Touboul, responsable de développement chez Gaumont, qui est venu voir comment se passe le tournage du film produit par sa boîte. En discutant un peu avec lui, j'apprends que, chez Gaumont, ils ont littéralement adoré le script d'A bout portant, y voyant l'opportunité de retrouver l'esprit qui animait des films comme Peur sur la ville dans les années 70. Il y a pire comme référence... Après un déjeuner un peu tardif, les acteurs Gilles Lellouche, Moussa Maaskri et Claire Perot arrivent pour tourner tout ce qu'il y a à raconter autour de la cascade. Les deux derniers jouent les deux flics qui pourchassent le premier. Le personnage de Claire Perot est censé lui aussi sauter dans le vide pour rattraper celui de Gilles Lellouche. Mais il n'y aura pas de cascade cette fois-ci. Le plan sera filmé du point de vue de Vogel, resté dans l'appartement de départ, qui tourne la tête et s'aperçoit que sa collègue a sauté. Fred Cavayé m'explique qu'ils vont se contenter de tourner le plan où Susini agrippe le balcon d'en face, vue de l'intérieur de l'appartement d'arrivée. Pour ce faire, la passerelle montée au bout de la grue est amenée sous la fenêtre, permettant ainsi à l'actrice de prendre de l'élan en toute sécurité avant de se jeter sur la balustrade. Gilles Lellouche effectue exactement la même chose, pour pouvoir raccorder le plan du cascadeur sur lui en train de se réceptionner. Le comédien se jette comme un malheureux sur la balustrade, mais son metteur en scène lui demande de recommencer plusieurs fois en faisant bien attention à finir le visage quasiment sur la caméra, qui filme la scène en légère contre-plongée depuis l'intérieur de l'appartement.
Peu après, Gilles Lellouche se retrouve debout, comme Fred Dessains un peu plus tôt, sur le parapet de la fenêtre de départ, la louma perchée au-dessus de sa tête afin de faire un plan en plongée extrême plutôt spectaculaire puisqu'il dévoilera l'acteur avec les cinq étages de vide en dessous de lui. Après quoi, le chef-opérateur Alain Duplantier enfile les chaussures de Gilles Lellouche et, caméra au poing, enjambe la balustrade de la fenêtre pour tourner une belle plongée subjective sur la rue avec les pieds du personnage en amorce. Des plans quelque peu risqués que n'autoriserait pas un système aussi pointilleux que celui du cinéma hollywoodien, mais que toute cette équipe n'hésite pas à tenter. Pour faire de beaux plans tout en gagnant du temps. Je croise à nouveau Fred Cavayé, qui n'arrête pas de faire l'aller et la venue entre son combo et ses différents collaborateurs depuis le début de la journée. Je lui demande s'il pense boucler le tournage dans les temps. Il acquiesce mais précise : « C'est un peu la course contre la montre. L'ambition du film est un peu haute. Déjà, quand tu veux faire un film d'action urbain, tu tournes dans les gares, les parkings, les métros... Et là, ben tu te retrouves avec de vrais contingences logistiques. Le métro, par exemple, tu as quatre heures par jour pour tourner. Tu prends une scène comme celle de la poursuite sur l'escalator du RER, si tu comptes l'installation, il ne me reste que trois heures. Alors que normalement, une scène comme ça, il faudrait deux jours pour la tourner. Du coup, tu es obligé d'être inventif tout en allant vite. Et tout ça, c'est de la pression et de la tension, à l'arrivée. Maintenant, si cette pression et cette tension peuvent rejaillir sur le rythme du film, ce sera super. » Réponse dans les salles, normalement, le 1e décembre de cette année.
(Remerciements à Fred Cavayé, à l'attaché de presse Laurent Renard et à toute l'équipe du film)
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