Jean-Christophe Grangé signe le scénario de Switch, le nouveau film de Frédéric Schoendoerffer. Rencontre avec l'auteur de thriller préféré des Français.

Par - publié le 02 juillet 2011 à 08h00 ,
MAJ le 02 juillet 2011 à 09h53 - 0 commentaire(s)

Après avoir vu quelques uns de ses best-sellers adaptés avec plus ou moins de réussite au cinéma, Jean-Christophe Grangé décide de passer à l'écriture de scénario pour Switch, le nouveau polar de Frédéric Schoendoeffer avec Eric Cantona et la jeune comédienne canadienne Karine Vanasse. Sur une idée simple, l'échange d'appartement, il a construit l'histoire d'une jeune femme prise au piège d'une machination impitoyable. Nous avons eu la chance de rencontrer l'auteur qui nous parle de Switch, de sa vision de l'écriture cinéma, des adaptations de ses livres mais aussi de la révélation Karine Vanasse...

Switch de Frédéric Schoendoerffer
Excessif : Comment un romancier qui est dans la description, dans l'aisance de pouvoir écrire long, parvient à s'adapter à l'écriture cinéma plus resserrée ?

 

Jean-Christophe Grangé : En l'occurrence le mieux c'est d'écrire directement pour le cinéma en prenant en compte toutes les contraintes liées au cinéma. La vraie difficulté est plutôt d'adapter un roman de 500 pages, fait pour être généreux, très ample et d'essayer de le faire entrer au chausse-pied dans un format de film de 1h30, ça c'est douloureux. Mais quand vous vous mettez à écrire en sachant que vous faites un film d'une durée déterminée, il n'y a plus de problèmes. C'est même assez excitant d'autant plus que cette histoire d'échange d'appartement m'apparaissait trop courte pour en faire un livre. Ma vocation est de raconter des histoires, dans le cas de Switch, c'était vraiment excitant de faire une histoire plus courte, plus condensée directement pour le cinéma. Les gens ne se rendent pas compte à quel point il y a peu de choses dans un film, il y a tellement peu de péripéties. Généralement dans mes livres, il y a de la matière pour faire deux ou trois films. Pour preuve l'adaptation que l'on fait actuellement avec Jan Kounen pour Canal+ du Vol des cigognes, un livre de 400 pages transformé en deux fois 90 minutes sans problèmes.


Excessif : Quel regard portez-vous sur les adaptations qui ont été faites de vos romans ?

 

Un regard assez distancié car, en réalité, souvent j'ai participé aux adaptations, ça veut dire que j'étais dans la galère. Les gens me demandent toujours « vous n'avez pas été déçu ? Vous n'avez pas eu un choc ? ». Cela a été très progressif. C'est comme quand vous êtes embarqués sur un bateau qui change peu à peu de cap, je n'ai pas vu le truc venir... Le problème de base, qui n'est pas encore résolu à mon sens, vient de mes livres dotés d'une cohérence tout au long des 500 pages, où chaque détail compte. Exprimer tout ça en 1h30, ce n'est pas mission impossible mais quelque chose de pas facile à faire. La meilleure méthode est peut-être celle d'Alfred Hitchcock qui disait « je lis un livre, je l'oublie, je ne retiens que l'histoire et je la raconte à nouveau avec les moyens du cinéma ». Bizarrement, c'est une méthode que nous n'avons encore jamais appliqué. J'ai souvent été confronté à un problème. Un réalisateur a lu votre livre, il reste attaché à telle ou telle scène. Peut-être que finalement pour la cohérence de l'histoire, de nouveau racontée avec les moyens du cinéma, ça n'a plus rien à faire là. On ne répond plus aux mêmes exigences avec d'une part une histoire beaucoup plus courte qui doit avoir une cohérence, d'autre part le flash qu'a pu avoir le réalisateur pour telle ou telle scène ou tel détail. Autre contrainte et pas des moindres, les propres idées du réalisateur qui vont lui, on ne sait pas pourquoi, ajouter ceci ou cela. Au final, c'est délirant de vouloir faire quelque chose de cohérant avec trois barrières pareilles.


Du coup sur Switch le travail a dû vous paraître simple...

Evidemment. Simplissime, oui. On savait qu'on allait écrire pour le cinéma, on était parti d'une idée beaucoup plus simple et qui n'aurait pas dix mille rebondissements comme dans un bouquin. Et j'écrivais avec à mes côtés un copilote qui savait déjà ce qu'il voulait faire ou pas, qui connaissait les contraintes du métier... C'était aussi agréable parce que quand vous imaginez pendant six mois une scène et qu'au final on vous dit qu'on ne va pas la faire parce que c'est trop cher, la déception est plus forte. C'est ce qui est arrivé en permanence sur Switch. Par exemple pour la scène de la poursuite, qui est très réussie d'ailleurs, j'avais prévu la scène dans des pavillons de banlieue sous la pluie, Frédéric m'a dit d'oublier tout de suite. C'est comme pour les histoires d'amour. Si on vous dit tout de suite, cette fille là, elle n'est pas pour toi, vous êtes dix fois moins déçus que quand on a eu le temps pendant six mois de se monter la tête.

Switch de Frédéric Schoendoerffer
On retrouve l'univers Grangé dans Switch, même si on sent qu'il y a de la retenue notamment dans la description. On est loin de ce que vous pouvez décrire dans vos livres, ces atmosphères oppressantes, ces crimes détaillés.

C'est un phénomène quasiment sensitif. Il est évident qu'à partir du moment où on montre les choses à l'écran, on doit mettre la pédale douce. En plus, bizarrement, ce que je décris dans mes livres, qui laisse l'imaginaire du lecteur faire le boulot, passe pour une espèce de digression fantastique. Si on laissait ça dans un film, on passerait directement dans le genre gore. Je m'en suis rendu compte au fil des adaptations. A partir du moment où l'image est plus forte que les mots, il faut lever le pied, ce serait insoutenable.


Vous parliez du point de départ de Switch, l'échange s'appartement entre inconnus. D'où vous est venue cette idée ?

Tout simplement parce qu'autour de moi beaucoup de gens le font de plus en plus. Honnêtement, je trouve l'idée saugrenue. Ces gens là s'exposent à un double exotisme : au bout du monde mais en plus chez quelqu'un. Non seulement ils sont dans un autre pays mais dans une autre peau, dans l'intimité de quelqu'un, ils vont dormir dans leur lit, utiliser leur salle de bain... Evidemment, pour moi qui suis un fan de thriller, tout ça sent la substitution d'identité, il n'en faut pas beaucoup pour que cela devienne cauchemardesque. C'était une idée que je trouvais sympa pour le cinéma.


On sent une similitude entre le personnage féminin principal de Switch, Sophie Malaterre, et celui de votre roman La Forêt des mânes, la solitude d'une femme dans la jungle amazonienne et ici une femme seule contre tous dans la jungle urbaine... C'est une héroïne à la Grangé ?

Il y a toujours une chose qui me frappe dans la vie réelle, c'est la combativité des femmes et leur courage physique. Quand un homme attrape un rhume, il se plaint, ne peut plus bouger, se met à gémir. Les femmes, quand elles sont malades, ont une rage de dent, elles continuent à bosser... C'est un peu contradictoire, car nous avons toujours l'image de l'homme guerrier et la faible femme. Mais je trouve que sur le plan physique, elles ont une sacrée endurance et un sacré potentiel. Dans les ressorts du thriller, il y a une belle possibilité d'exploiter ça. Dans Switch, cette jeune fille plutôt ordinaire, qui a des problèmes, débarque à Paris, va s'avérer avoir un vrai potentiel. Tout d'un coup, il y a une réserve d'énergie, d'intuition, de réaction qui est vraiment intéressante. Karine Vanasse tient tout ça très bien sur ses épaules d'ailleurs.

Switch de Frédéric Schoendoerffer
Justement, Karine Vanasse est la surprise de Switch, cette jeune comédienne canadienne que personne ne connaît en France.

Je dois dire que nous avons eu un coup de chance avec Karine. Avec Frédéric, nous avions cette latitude de travailler librement, on s'est dit que pour une fois que nous avions une héroïne canadienne, il fallait donc une actrice canadienne. Au départ, il y avait un projet de coproduction avec le Canada, qui ne s'est pas fait. A ce moment, on nous a proposé Karine, présentée comme la révélation du moment là-bas. Frédéric a fait confiance à la rencontre, nous avons déjeuné avec elle, il a visionné les films dans lesquels elle jouait très bien... On aurait pu mal tomber mais nous avons eu de la chance. Chaque scène et chaque jour de tournage qui passait, Frédéric n'en revenait pas. C'est une actrice qui a un potentiel extraordinaire qui a donné chair au personnage comme jamais.


Cela fait deux ans que le public attend votre nouveau livre qui est annoncé pour septembre prochain, Le Passager, avec une construction intéressante, comme une série télé.


Oui. D'ailleurs ce n'est pas innocent, il y a un jeu d'influence dans le domaine de la fiction, entre le roman et ces séries télé que l'on découvre depuis dix ans, notamment américaines, qui sont d'un point de vue structure, d'une efficacité extraordinaire. Quand je dis ça, je ne parle pas de recettes de cuisine, je parle vraiment d'un style, d'un rythme qui est neuf et qui est fort. J'ai l'impression que dans mes livres il y a toujours eu ça un petit peu et là, il y a une intrigue, un thème qui se prête énormément à la série, chaque partie est en fait un épisode. On pense naturellement à la série mais attention en 750 pages !

 

Switch de Frédéric Schoendoerffer avec Karine Vanasse et Eric Cantona, dans les salles le 6 juillet 2011.

 


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