Après Shotgun Stories, Jeff Nichols donne un nouveau rôle en or à Michael Shannon, acteur au-delà de tous les superlatifs, dans Take Shelter. Le premier grand film de 2012.

Par - publié le 30 décembre 2011 à 16h00 ,
MAJ le 30 décembre 2011 à 16h54 - 0 commentaire(s)

 

Take Shelter 1

 

"Je n'ai jamais été effrayé par la destruction du monde"

 

Dans quelle mesure Take Shelter est un film personnel?
Je réfléchissais à un second long métrage après Shotgun Stories. Tout allait bien: ma femme et moi venions de nous marier, nous désirions fonder une famille, j'entrais dans la trentaine et ma carrière commençait à décoller. Peut-être est-ce dû à la culpabilité que l'on ressent lorsque l'on est heureux mais toutes ces choses additionnées m'ont un peu foutu la pression. Pour la première fois de ma vie, j'étais réellement anxieux parce que je ne voulais pas perdre ce bonheur-là. Je ne voulais pas que le monde change, je voulais conserver cette stabilité. Et j'ai utilisé cette anxiété du lendemain pour écrire ce personnage persuadé que son univers familier va s'écrouler, que la fin du monde est proche...


Des cinéastes aussi différents que Lars Von Trier, Abel Ferrara ou Béla Tarr ont récemment proposé leur vision de la fin du monde.
Malheureusement, je n'ai pas eu la chance de voir leurs films. Je comprends pourquoi tant de cinéastes aujourd'hui développent ce sujet. Le but de l'artiste, c'est de traduire l'état du monde et surtout son humeur. C'est très contemporain : nous ressentons tous la pression du monde actuel, peu importe que nous soyons ou pas concernés par l'économie, la société ou l'environnement.


Avez-vous vu La Dernière Vague, de Peter Weir?
Je l'ai vu une fois le tournage de Take Shelter terminé. Je suis un grand fan de Peter Weir mais étrangement, je n'avais jamais vu ce film. Une fois sur le tournage, un membre de l'équipe a commencé à m'en parler et je me suis dit : «Merde, ça ressemble exactement au film que l'on est en train de faire!». C'est dingue le nombre de points communs qu'ils partagent ! Vous savez, j'ai grandi en regardant des films post-apocalyptiques comme Mad Max, mais plus que des films de fin du monde, je pense surtout à des livres où l'ordre social est bouleversé comme Sa majesté des mouches ou La ferme des animaux. Certains auteurs ont pensé la société différemment et cela signifie que s'il y a une fin du monde, il y a toujours une possibilité de reconstruction, bonne ou mauvaise.  Pour autant, je ne considère pas Take Shelter comme un film sur l'apocalypse ; je dirais même que c'est l'inverse. Beaucoup de gens parlent d'un film de « fin du monde », mais c'est d'avantage sur la «peur de la fin du monde» : Take Shelter fonctionne sur le doute, l'ambigüité. Et le film parle de la peur de l'échec, de l'inexorable sentiment de perte. D'ailleurs, je ne pense pas que la fin du monde approche, comme certains le prédisent... En dépit de mes films marqués par la gravité, je suis quelqu'un d'enthousiaste et de positif. Le monde change en permanence, évolue de plus en plus vite ; ce qui ne nous permet pas de trouver le bon équilibre. Mais je n'ai jamais été effrayé par la «destruction du monde». Mes réelles peurs sont plus liées à des problèmes pragmatiques comme l'économie et l'environnement.


Comment avez-vous travaillé les effets spéciaux et les visions (les oiseaux qui se cachent pour mourir, la pluie jaune, les cieux menaçants)?
Après avoir rédigé le scénario, je savais que la réussite de Take Shelter dépendrait des effets spéciaux : est-ce que l'on montre ou on suggère les visions apocalyptiques? Il fallait faire très attention. Mon ami et producteur exécutif Brian Kavanaugh-Jones m'a alors mis en contact avec Colin et Greg Strause qui dirigent le studio Hydraulx. Ils sont arrivés très tôt dans le projet, en tant que producteurs. Sans eux, rien de ça n'aurait été possible. Ainsi, les rêves paraissent réels. J'ai toujours aimé les éclairs et les tornades, je voulais des nuages à la fois beaux et dangereux en même temps. La pluie jaune apparaît comme un symptôme anormal révélant que la nature va mal. La pluie est tellement pure et purificatrice que le fait qu'elle soit contaminée paraît dérangeant. L'idée des oiseaux vient d'un ami qui m'a envoyé une vidéo d'étourneaux composant un nuage qui s'étire, se resserre puis se dilate à nouveau. Comme une étrange danse à géométrie variable. L'idée des meubles en suspension, elle, vient d'un court métrage d'ami au collège, Peter Sattler. Il a produit le même effet en miniature et ça m'a toujours impressionné. Je voulais voir l'impact d'une tornade à l'intérieur d'une maison. Curtis voit sa vie réduite en mille morceaux : il y a une progression (d'abord le chien, puis l'ami, puis la femme) et sa petite fille est récurrente dans ses songes. C'est une peur universelle que de perdre ce qui nous est proche.


Vous aviez déjà révélé Michael Shannon dans Shotgun Stories, votre premier long métrage. Comment l'aviez-vous découvert, à l'époque ?
Gary Hawkins, un de mes professeurs au lycée, avait travaillé avec lui lors d'une des séances de travail du Director's Lab du Sundance Institute. Il m'avait montré une vidéo de lui et j'ai été immédiatement subjugué par son jeu. A l'époque, je me suis dit : «Je vais écrire un rôle à ce mec dans chacun de mes films». Au moment du casting de Shotgun Stories, Gary m'a donné le contact de Michael. Je l'ai appelé et je lui ai dit : «Vous ne me connaissez pas, je viens de l'Arkansas mais j'ai écrit un rôle pour vous». Il a lu le scénario de Shotgun Stories et il a accepté. J'ai cette chance d'avoir une relation privilégiée avec Michael. C'est l'un des plus grands acteurs actuels.


Et Jessica Chastain, révélée à Cannes avec The Tree of Life, de Terrence Malick ?
Là encore, un coup de chance. Je ne connaissais pas Jessica. Mais la productrice exécutive Sarah Green, également productrice de The Tree of Life, me l'a chaudement recommandée. J'ai bien fait de l'écouter. Jessica a été un ravissement sur le tournage, elle porte les émotions à fleur de peau. Et puis quel honneur de la révéler avec Terrence Malick... La Balade Sauvage (1974) est mon film préféré. Tout y est parfait. Il restera éternellement en haut de mon top 5. Ce film est juste la clef de mon travail et il m'a donné envie de faire du cinéma. Cela étant, que ce soit dans Shotgun Stories ou Take Shelter, je n'essaye pas de reproduire Terrence Malick. Tout simplement parce qu'il n'y a pas d'autre Terrence Malick. On a beau essayer de le copier, personne ne lui arrive à la cheville. Il a - et continue de le faire - développé un style unique de mise en scène qui touche au plus profond sans que l'on sache comment ni pourquoi. J'ai adoré The Tree of Life, une pièce unique et sublime de cinéma dans un monde où le plagiat semble un péché véniel. The Tree of Life ne ressemble à rien de connu, si ce n'est à du Terrence Malick. De mon côté, je veux juste raconter une bonne histoire. Une histoire qui touche le maximum de gens...  


Take Shelter rappelle également un autre film au goût de fin du monde avec Michael Shannon : Bug, de William Friedkin. Mais il fonctionne surtout comme une antithèse : Bug parle d'autodestruction et Take Shelter, de protection.
Exactement. Avec Michael, nous sommes allés à l'encontre de son personnage dans Bug. Nous voulions dépeindre Curtis comme un homme ordinaire, confronté à une situation extraordinaire. Le personnage ferait n'importe quoi pour protéger sa famille, même s'il donne l'impression d'être fou. Mais beaucoup de gens à qui j'en ai parlé craignaient le cas contraire et flippaient pour la famille. Cela vient du passif de Michael en tant qu'acteur et de sa performance dans Take Shelter toute en ambiguïté et en complexité. Je voulais vraiment faire un film-monde, parler de ce personnage pour parler du monde et de l'état actuel des choses, avec un point de vue personnel sur le mariage et la famille, afin que le spectateur s'identifie à Curtis. Jouer sur la confusion mentale entre rêve et réalité était une manière intéressante de déterminer la narration. Si j'annonce d'emblée que ce personnage est fou, alors le spectateur pensera la même chose. Or, je voulais qu'il expérimente ses visions et ses peurs avec lui, et non qu'il s'arrête à un jugement arbitraire.


Take Shelter évoque en filigrane la peur de reproduire les mêmes erreurs familiales, d'échouer à renaître de ses cendres ou à se reconstruire. C'est un peu le même sujet que Shotgun Stories.
Vous mettez le doigt sur quelque chose d'important. Le déterminisme est un sujet qui m'obsède, vraiment. Je trouve ça fascinant de penser que les parents préfigurent au fond les chemins de leurs enfants, inconsciemment ou non. On essaye de ne pas ressembler à nos parents et le temps fait qu'on leur ressemble...  Ce sujet était déjà au cœur de mes préoccupations dans Shotgun Stories et il l'est encore plus dans Take Shelter. J'aime le fait que mes personnages aient une histoire dès le départ avant même que le film commence.


Take Shelter parle aussi de communication. Le personnage principal a une petite fille sourde-muette. De même lors de la scène finale, Michael Shannon et Jessica Chastain communiquent par le regard. Il n'y aura qu'un mot bref mais qui résume tout.
Pendant l'écriture, je me demandais pourquoi  certains couples survivent et d'autres échouent. Et l'échec vient du manque de communication. Il y a beaucoup de choses que les hommes sont effrayés ou ont honte de partager avec leurs femmes, de peur de paraître faibles ou vulnérables. Ce problème de communication, c'est la première faiblesse de Curtis.  Dans cette famille, ils se battent tous et apprennent tous à communiquer d'une nouvelle façon. La surdité n'est pas simplement le mal qui ronge la petite fille, ça s'étend à tous les niveaux.

 

Quels sont vos projets?
Je viens de terminer mon prochain film, Mud, et nous sommes actuellement en plein montage. Nous espérons le finir pour printemps 2012. Cela suit deux adolescents de 14 ans qui trouvent un homme en cavale, planqué sur une île du Mississippi.

 

Propos recueillis par Romain Le Vern

 

 


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