Dernière partie d'une trilogie sur la création, Achille et la tortue revient sur la carrière schizophrène de Takeshi Kitano. Son meilleur film depuis... Depuis quand ?

Par - publié le 09 mars 2010 à 18h53 ,
MAJ le 10 mars 2010 à 03h09 - 0 commentaire(s)
Sans que l'on sache réellement pourquoi, Kitano a traversé une mauvaise passe artistique juste après Zatoichi. Ses deux derniers longs-métrages ressemblaient à des entreprises de destruction qui, sous couvert de rendre hommage à Fellini, ridiculisaient son image d'artiste schizophrène, à la fois comique bouffon - Beat Takeshi dans Takeshi's - et réalisateur ovationné - Kitano dans Glory to the filmmaker!. De toute évidence, le cinéaste avait besoin de se mettre en danger pour retrouver l'inspiration et il a gagné en cohérence avec Achille et la tortue qui marque son retour à une narration plus classique.

 

takeshi_kitano_30
Takeshi par Kitano : la révélation des années 90 entre Violent Cop, Sonatine et Hana Bi.

 

BEAT TAKESHI

Avant d'être un cinéaste mondialement reconnu et plébiscité, Kitano a fait ses débuts

comme comique dans les années 70. A la base, il était à deux doigts de choisir une voie tracée de cadre supérieur. A cette époque, il fait le clown dans la tradition du "manzaï", duo comique où l'un des partenaires est agressif, l'autre non. C'est à ce moment-là qu'il invente un nom de scène : Beat Takeshi. A l'époque, son partenaire s'appelle Beat Kiyoshi et ensemble ils s'appellent les Two Beats. Visant un humour plus incisif, il se démarque en s'orientant vers une forme de comédie collective : les "owalaï", des satiristes outrancièrement grimés qui, en étant ouvertement ridicules et bouffons, tapent sur tout le monde sans exception. Dans la même décennie, il fait ses débuts à la télévision et devient rapidement une star des émissions comiques. Malencontreusement, un journaliste ose publier une critique assassine de ses représentations. Hors de lui, Kitano organise une expédition punitive et investit la maison d'édition, considérée comme l'une des plus importantes au Japon. Devant les caméras, il lynche le journaliste et finit interdit d'antenne pendant un moment. Lorsqu'il revient quelques années plus tard, sa popularité demeure intacte et lui permet d'animer des émissions hebdomadaires très suivies sur différentes chaînes.

 

furyoz2es
Furyo (1982) : Kitano retrouvera Oshima comme acteur dans Tabou (1999)

 Parallèlement à ces activités cathodiques, le cinéma s'intéresse rapidement à lui, bien en amont. A outrance, il multiplie les rôles de gangsters et de tueurs sadiques dont il se moquera plus tard, en tant que cinéaste, dans Jugatsu (1993). Oshima lui offre la possibilité de montrer une nouvelle facette dans Furyo, en 1983, en sergent qui use de la violence pour répondre à son impuissance face à la relation trouble entre Ryuichi Sakamoto et David Bowie. C'est à l'une de ses répliques que l'on doit l'autre titre de Furyo : Merry Christmas Mr. Lawrence. En 1989, il doit jouer le personnage principal d'un film policier réalisé par Kinji Fukasaku, avec qui il tournera l'hallucinant Battle Royale. Faute de temps, le projet est enterré, mais les producteurs ne lâchent pas Kitano et lui proposent d'en assurer la mise en scène. Il accepte, modifie le script d'origine et signe son premier long métrage : Violent Cop.

 

 

 

 

hanabi_arte_27GETTING KITANO ?

Depuis, Kitano a enchaîné une série de films virtuoses et schizophrènes dont les opposés pourraient être Getting Any ? (1994), une farce bouffonne, et Hana-Bi (1998). Dans le premier, c'est une succession de sketches dépourvue de rigueur qui renvoyait à son image de comique égrillard. Le second est, en comparaison, son film le plus accessible qui lui a permis de se faire connaître en occident. Pourtant, ce sont deux variations d'une même histoire, exploitant la confusion d'un personnage entre son but et le moyen d'y parvenir, un thème qui parcourt tous les Kitano sans exception faisant passer l'accessoire avant l'essentiel. Dans Hana Bi, le flic paralytique pense que peindre pourra l'aider à accepter sa nouvelle vie et pour devenir peintre, il lui faut un chapeau d'artiste. Réalisé quelques années plus tard, L'été de Kikujiro sera son film le plus fédérateur où un enfant devient adulte et les adultes restent des enfants. En fait, la remise en question sur son propre talent date de Dolls (2003), un triptyque sentimental sur des poupées désarticulées, dans lequel il osait prendre une direction inattendue, loin des gangsters et des yakusas neurasthéniques en quête de rédemption.

 

achilles_tortue_haut
Achille et la tortue (2010) : Dernier volet d'une trilogie controversée. La suite de sa carrière promet d'être passionnante.

 

Cette impression a été confirmée par une trilogie Fellinienne sur la création (Takeshi's, Glory to the filmmaker ! et Achille et la tortue), où sa crise artistique évoque cette phrase de Cézanne : "l'artiste doit redouter l'esprit littérateur, qui fait si souvent le peintre s'écarter de sa vraie voie - l'étude concrète de la nature - pour se perdre trop longtemps dans des spéculations intangibles". Cette trilogie marque la transition entre celui qu'il a été, qu'il est actuellement et qu'il aimerait être. Le titre du dernier volet fait référence au paradoxe de Zénon d'Elée, une variation du Lièvre et La Tortue expliquée dès l'introduction où un vieux maître grec révèle à un jeune éphèbe pourquoi, en laissant 90 mètres d'avance à une tortue sur une course de 100 mètres, Achille n'a jamais réussi à le rattraper. En accompagnement de la sortie de son dernier long métrage, où il s'y montre masochistement en peintre raté, Kitano voit cependant son opiniâtreté d'artiste maudit récompensée puisque ses peintures sont exposées à la Fondation Cartier.


Vos réactions


Plus d'actu
logAudience