Par Nicolas Houguet - publié le 08 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 08 octobre 2009 à 15h46 - 2 commentaire(s)
Comme chaque année, Warner sort ses coffrets prestige consacrés à des réalisateurs ou des acteurs. Cette fois-ci, un coffret est consacré à un scénariste, et pas n'importe lequel : Tennessee Williams.


Une nuit, il y a de cela quelques années, j’allumais la télévision pour tromper mon insomnie. Comme c’est souvent le cas dans la nuit, un étrange film était diffusé avec Elizabeth Taylor et Montgomery Clift. Il jouait le rôle d’un psy et d’un chirurgien spécialiste de la lobotomie. Elle jouait le rôle d’une jeune femme que sa famille voulait faire interner alors qu’elle n’était pas folle. Elle connaissait le secret de l’horrible mort d’un poète (son cousin) avec qui elle voyageait. La mère de celui-ci (Katharine Hepburn) voulait étouffer cette histoire pour ne pas avoir à dévoiler la vie très particulière de son fils. Elle voulait le dépeindre comme pur et amoureux de la beauté.


Ce film dont j’avais raté le début me fit une impression intense. J’étais alors encore assez jeune, et très sensible à cette plongée dans l’inconscient des personnages, dans leurs secrets inavoués, dans leur pulsions troubles et criminelles. Je ne savais pas alors que le cinéma ou le théâtre étaient capables d’une telle intensité, capable de mettre les âmes à nu. Capable d’aller au delà des tabous. Je fus frappé et admiratif qu’une telle oeuvre ait pu passer la censure avec des thèmes qui n’avaient rien perdu de leur caractère sulfureux (l’homosexualité, le cannibalisme, les maladies mentales, l’inceste latent...). Ces sentiments enfouis, ces hostilités exacerbées entre les êtres vous mettaient dans une position de malaise fascinant.


Cette ignominie et cette noirceur de l’âme humaine, sa part sombre qui ne fait pas joli et qui est souvent animée des sentiments extrêmes et violents, tel était le coeur de ce film. On allait jusqu’à interner l’innocente pour lui nuire et satisfaire la jalousie d’une mère hystérique qui vouait un culte quasi incestueux à son fils, poète charismatique et fascinant. Il avait un tel ascendant sur elle qu’il l’utilisait comme rabatteuse. Celle-ci s’en croyait la muse. Elle lui ramenait des jeunes hommes pour satisfaire à son culte de la beauté, avant d‘être rattrapée par son âge et remplacée par une femme plus jeune et plus belle pour devenir la nouvelle favorite de son fils chéri avec qui il partagerait ses escapades étranges. Cette magnifique adaptation était de Joseph Mankewisz. Cette rencontre cinéphile par accident connut sa résolution plus tard quand j’appris le titre de ce film, Soudain l’été dernier, adapté de Tennessee Williams (dont tout le monde connaît le prénom grâce à la chanson de Johnny Halliday, il aura au moins servi à ça...).


L’univers de Williams est choquant, pour de vrai. Pas comme la violence gore et exagérée qui aurait tendance à vous distancier d’une oeuvre, à vous dissocier d’elle mais une violence profonde et psychologique qui vous accapare. Il parle avec une audace rare (que l’on ne trouve guère que chez Bergman) des tourments de l’âme humaine, de ses névroses. Et il vous vise directement, parce que forcément, à un moment ou à un autre, c’est votre malaise qui sera décrit, au détour d’une réplique, d’une explosion, d’une pensée qui s’exprime avec la fureur déchainée d’un barrage qui cède. Et cela vous retournera, vous choquera, vous secouera, vous remuera tellement d’émotion que ça vous fera mal.


Car tous ces personnages sont humains, trop humains (pour reprendre un merveilleux titre de Nietzsche). Trop humains pour être définis, bons ou mauvais. Trop humains et troubles pour prétendre à un avenir tout tracé, trop torturés pour être soulagés de la douleur d’être vivants. Tous défient le jugement. Tous sont complexes. Tous échappent à une morale quelconque ou prédéfinie. A la fois tous coupables et tous innocents, Tennessee Williams le tourmenté a livré dans sa vie sans doute l’un des tableaux les plus frappants, les plus justes et violents de la nature humaine, jusqu’à s’y consumer lui–même (car les tourments de ses personnages étaient les siens). Un miroir dont le reflet monstrueux finit par nous ressembler et devient bouleversant.

Malgré le succès qu’il a connu dans les années 50 et 60, il perdit par la suite son inspiration et cette analyse rageuse des ténèbres de la conscience qui était sa marque, et cette ambiance particulière propre au sud des Etats Unis dont il était originaire. Il était torturé par trop de démons. Comme certains qui ont côtoyé les gouffres de trop près. Comme Maupassant et sa vision implacable et sensible de l’humanité, comme Nietzsche encore, happé lui-même par ses démons, qui a dit que celui qui scrutait l’abime trop longtemps devenait l’abime. Dans la justesse de sa vision de l’âme de ces personnages, la folie planait en permanence au dessus de lui. Torturé par son homosexualité et par les excès de toutes natures auxquels il s’était livré (il avait sombré dans l’alcool), il est mort en 1983, comme l’ombre de lui-même, pas tout à fait oublié mais plus vraiment reconnu.


Son oeuvre a donné pourtant quelques chefs-d’oeuvre entêtants et fulgurants au cinéma et au théâtre que personne ne peut oublier une fois qu’il les a vus. La sortie de cette collection de films permet de revisiter la plupart de cet héritage artistique qu’il a laissé, de descendre avec lui dans l’ombre poisseuse et magnifique des sentiments humains dans toute leur richesse, l’occasion de voir au delà des apparences et de sonder l’obscurité des esprits vacillants.

Retrouvez l'intégralité des tests des DVD compris dans ce coffret ci-dessous. A noter que chacun sera disponible courant 2007 à l'unité, à l'exception de La Nuit de L'Iguane, sorti le 7 Juin 2006 :
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