Paranoïa, schizophrénie, illogisme, aliénation, absurdité, cruauté, exclusion, voyeurisme, fatalité, impuissance et peur du contact humain martyrisent toutes les oeuvres de Roman Polanski. Elles portent l'empreinte d'un homme taraudé par la question des origines et de l'identité, traumatisé à vie par une enfance passée dans le ghetto de Cracovie où il a assisté à la mort de sa mère. Sous ses allures de thriller politique, The Ghost-Writer, adaptation d'un best-seller de Robert Harris, marque un aboutissement exceptionnel dans sa filmographie. Son meilleur film depuis... Depuis quand au fait ? Explications.
Ewan McGregor dans The Ghost Writer : le héros Polanskien par excellence, proie vulnérable et bouffone, paumée chez Kafka.
Ceux qui vont crier à l'académisme devant le sublime The Ghost-Writer (demain dans les salles) risquent de passer à côté de l'essentiel : un trompe-l'oeil, une œuvre-somme qui, à la manière du Pianiste, résume la carrière de Roman Polanski. Pour saisir les enjeux de ce théâtre de l'absurde où l'on trouve ce que l'on cherche en trois clics sur Google et où l'on perd pied sur une île mortifère, il faut revenir aux sources, notamment aux premiers longs métrages du cinéaste, tournés en Pologne (Le couteau dans l'eau), en Grande-Bretagne (Répulsion et Cul de sac) et en France (Le Locataire). En découvrant The Ghost-Writer, qui revient vers ces terres, le fan est en terrain connu : le huis clos a été utilisé à plusieurs reprises (Répulsion, La Jeune Fille et la mort). Tout comme il faut inéluctablement relier l'action à une actualité brûlante. Dans les années 70, certains n'ont pas hésité à trouver dans son adaptation de Macbeth une relation au meurtre de son épouse Sharon Tate par les disciples de Charles Manson et dans Tess, ceux de son procès alors avorté pour détournement de mineure. Le grand sujet de The Ghost-Writer, c'est l'exil (l'homme politique joué par Pierce Brosnan est invisible, toujours en déplacement, forcément louche) et ce n'est pas anodin si les personnages principaux (le nègre et l'homme politque) sont deux fantômes qui se suivent dans l'ombre. L'exil, c'est aussi celui de Polanski, aujourd'hui assigné dans son châlet en Suisse après avoir élu différents territoires (Pologne, France, Grande-Bretagne, Etats-Unis).
En son temps, Le Couteau dans l'eau, son premier long, n'est pas compris en Pologne. Un échec qui donne envie à Polanski de bouger. Tout d'abord en France, pour tourner son dernier court-métrage (La rivière de diamants, marquant sa première collaboration avec le scénariste Gérard Brach). C'est une mauvaise expérience pour celui qui croyait voir en la Nouvelle Vague un signe de révolution artistique, un style qui l'a beaucoup influencé pour Le Couteau dans l'eau. Fâché, il part en Angleterre où, fort de sa nomination aux Oscars pour Le Couteau dans l'eau, il enchaîne deux longs métrages, Répulsion et Cul de sac avec les sœurs Catherine Deneuve - qu'il a rencontré à travers David Bailey, le photographe des Rolling Stones - et Françoise Dorléac, deux françaises aussi paumées que lui. A travers le personnage de Ewan McGregor, qui introduit un univers gouverné par le secret, c'est la description tordue du couple chère à Polanski qui ressurgit comme une malédiction. Des années avant Lunes de fiel, Le Couteau dans l'eau prend les atours d'un huis clos ouvert qui ressemble à un vaudeville noyé dans la noirceur et sonde les flux de l'attraction charnelle. Bien avant The Ghost-Writer, où le twist final n'est pas qu'un twist de petit malin mais bien la résolution d'une histoire de séduction maléfique.
L'intrusion d'un corps étranger perturbateur dans un couple déjà à l'épreuve dans Le Couteau dans l'eau revient dans Cul de sac à travers un autre couple (Donald Pleasence et Françoise Dorléac) et un nouvel intrus provocant (Lionel Stander). Pleasence est présenté comme faible, pas viril, trop sensible, aux antipodes de l'intrus qui, lui, est une bête monstrueuse sans âme. C'est à partir de ce moment que le spectre de Gregor Samsa (La Métamorphose, de Kafka) s'empare du héros qui assiste impuissant à l'effondrement de toutes ses certitudes. Et on peut continuer longtemps comme ça : le travestissement de Pleasance dans les premières scènes annonce Le Locataire (Polanski, déguisé en Simone Choule, métamorphose physique et psychique provoquée par l'environnement hostile) et rappelle à quel point Polanski reste le cinéaste de la quête identitaire. En laissant une menace invisible prendre tout l'espace d'un appartement et en misant sur un style plus épuré, Roman ne fera jamais plus puissant que ce cauchemar kafkaïen. Si bien que dans The Ghost-Writer, on a droit à vingt minutes du Locataire lorsque le nègre est cloitré dans sa chambre d'hôtel et voit à travers un Judas le visage inconnu d'un homme inquiétant. L'ambivalence morale du politicien accusé de crimes de guerre évoque le bourreau dans La Jeune Fille et la mort. L'attentisme du nègre rappelle celui du pianiste dans le film du même nom... La liste est longue et le plaisir, infini. Entre l'étrangeté froide des lieux et les créatures à tout moment susceptibles de mini métamorphoses, on est quelque part, dans des eaux troubles, chez Polanski à son meilleur, au sommet et vaincu, où le diable hante désormais naturellement le plan sans signaler sa présence. Il a fini par le rattraper, dans la vie comme au cinéma.
TROIS POLANSKI INDISPENSABLES AVANT DE VOIR "THE GHOST-WRITER"

1. Le couteau dans l'eau (1962) : Ewan McGregor, élément perturbateur du couple (présence d'un intrus, manipulation sentimentale, tension érotique sur mer, exercice de séduction, épuisement du désir). Voir aussi Cul de sac (1966) et Lunes de fiel (1992).
2. Le Locataire (1976) : Ewan McGregor, hanté par le spectre de Simone Choule (travestissement de la réalité, paranoïa/schizophrénie, claustration dans une chambre d'hôtel, monde divisé entre intériorité déréglée et extérieur menaçant, malédiction renouvelée). Voir aussi Répulsion (1965).
3. Le pianiste (2002): Le héros Kafkaïen (le théâtre de l'absurde, la mise en scène des relations maître-esclave, l'humiliation et le meurtre érigés en normes, le voyeurisme coupable).

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