Imaginez le pire argument de film d'horreur : un savant fou, spécialisé dans la chirurgie séparatrice des frères siamois, décide de suturer trois êtres humains entre eux. C'est devenu la première partie d'une trilogie intitulée The Human Centipede, réalisée par un malade, Tom Six. Partout où il est projeté, le résultat provoque la polémique entre mauvais goût, indécence et inconscience.
Tout est parti d'une mauvaise blague potache que Tom Six, le réalisateur, balançait souvent à ses amis : « vous savez comment il faudrait punir ceux qui commettent des actes dégueulasses sur les enfants ? Il faudrait coudre leur bouche aux culs des gros camionneurs. Ce serait une vraie punition ! » Une fois la saillie lancée, ils ont tous eu la même réaction: c'est tellement dingue et dégueulasse que ça ferait une super idée de film d'horreur. Avec cette idée lancée en l'air, Tom Six n'a pas réfléchi à deux fois avant de se lancer dans la gueule du loup, autant par goût du risque que par amour des défis impossibles. Il s'est demandé dans un premier temps comment il était possible de représenter cette forme d'abjection au cinéma. Rapidement, lui viennent le concept du « mille-pattes humain » (trois personnes ont la bouche cousue au postérieur d'une autre) et le créateur de cette expérimentation punitive (un chirurgien dégénéré). Pour caractériser ce personnage, Tom Six repense à Marathon Man (inoubliable « Is it safe ? ») et à ses plus grandes frayeurs (les docteurs nazis durant la Seconde Guerre Mondiale). En additionnant ces éléments, il élabore une intrigue ténue, au caractère potentiellement dérangeant.

Afin de tester la fiabilité d'une telle équation, Tom Six s'est rendu chez un chirurgien en Hollande qui lui a montré de quelle manière il fallait procéder pour que l'opération soit réalisable. En bon fan du cinéma d'exploitation des années 70 qui se respecte, il s'enthousiasme à l'idée que ça puisse marcher. Il lui suffisait de trouver trois acteurs capables de jouer un mille-pattes humain. Les auditions se montent clandestinement. La plupart du temps, les jeunes actrices venues jusqu'à lui pour tenter leur chance partaient au bout de cinq minutes et l'insultaient avant de claquer la porte. Il a fallu attendre un long moment avant de trouver les perles rares. Parmi elles, il y a Ashlynn Yennie, celle qui se trouve à la fin de la chaîne. Un jour, elle reçoit une proposition de son manager pour passer des essais et ne saura que quelques indications du projet-mystère (« un film international et radical au contenu potentiellement controversé »). Tout s'est déroulé en une semaine. Une directrice de casting la filme à quatre pattes et lui demande si elle préfère partir ou rester. Elle reste, passe les auditions aussitôt envoyées par mail au réalisateur. Deux trois jours plus tard, elle est rappelée, signe le contrat dans la foulée et rejoint les deux autres acteurs: Ashley C. Williams (au milieu) et Akihiro Kitamura (devant). Pendant le tournage, ils n'ont pas le droit de révéler à quoi cette bête humaine va ressembler. Le premier jour de tournage, tout le monde réalise la folie du film et reste sous le choc. Chaque matin, le visage des acteurs est défiguré par une équipe spécialisée dans les effets spéciaux afin de donner l'illusion que la bouche est cousue à l'anus.
Au niveau de l'interprétation, la vraie révélation de The Human Centipede, c'est celui qui interprète le savant fou : Dieter Laser, acteur dans plus de 80 téléfilms allemands et quelques productions américaines sans envergure, habitué depuis des lustres aux rôles de méchants ingrats. L'autre grand atout, c'est un humour volontaire ayant pour fonction de démolir des clichés de série B. Au début, lorsque les deux américaines trouvent refuge chez le chirurgien, la scène est volontairement parodique. Tom Six avoue : « Je voulais me moquer de films comme Saw que je trouve répugnants. Les deux filles s'enferment presque sciemment dans un piège. N'importe qui se serait déjà enfui rien qu'en voyant la tête de Dieter Laser, à qui j'ai d'ailleurs demandé de forcer le trait pour paraître encore plus effroyable. Ce n'est qu'après, une fois que l'opération a eu lieu, que le récit change de ton et devient un cauchemar plus sauvage ».
Fasciné par les premiers longs-métrages de David Cronenberg (Frissons, Rage et Chromosome 3, en particulier) pour les mutations organiques plausibles et Salo ou les 120 journées de Sodome, de Pier Paolo Pasolini (sa grande influence), Tom Six cherche à déranger pour exister, même s'il passe aujourd'hui pour un miraculé. S'il n'avait pas menti sur la nature de son film aux producteurs, il n'aurait jamais pu le monter. Depuis quelques mois, The Human Centipede est présenté dans des festivals internationaux (Toronto, Sitges) et suscite la polémique partout où il passe. A la fin de la projection unique au festival de Sitges, Tom Six raconte qu'une spectatrice n'a pas osé le regarder dans les yeux tellement elle était persuadée qu'il avait « gerbé ses fantasmes à l'écran ». Que cette dernière se rassure : un deuxième volet sur une chaîne de quinze victimes dont les bouches sont cousues aux culs des autres, serait déjà en préparation. Invendable, commercialement nulle mais artistiquement intéressante, cette première partie gagne à être découverte, rien que pour assouvir sa soif de curiosité.
The Human Centipede en DVD et Blu-ray le 13 octobre 2011.
Propos recueillis par Romain Le Vern

L'histoire : Une nuit, deux jeunes américaines en voyage à travers l'Europe, tombent en panne en plein milieu d'une forêt. Par chance, elles découvrent une maison […]
