Un nouveau phénomène cinématographique secoue la Corée du Sud depuis le 29 décembre 2005 et le record au box office local, jusqu'alors détenu par
Frères de Sang, est à présent dépassé. Le film de guerre de Kang Je-Gyu avait attiré près de 11,75 millions de spectateurs sur le marché domestique,
The King and the Clown fait mieux puisqu'il vient d'atteindre les 12 millions. Et ce n'est pas fini : à l'heure où ce texte est écrit, l'œuvre de Lee Joon-Ik (producteur de
Hi Dharma) est toujours projetée dans plus de 200 salles et occupe la 7e place au box-office local.
Si l'on parle avec
The King and the Clown de succès surprise, c'est pour diverses raisons. Tout d'abord le film ne bénéficie pas au départ d'un gros budget et ne mise pas sur des têtes d'affiche comme c'est souvent le cas des productions coréennes à succès, à commencer par
Frères de Sang ou encore le récent
Typhoon (ne voir aucune attaque contre Jang Dong-Gun dans ces propos !). Evidemment, après le succès de
The King and the Clown, le nom de Lee Joon-Ki, révélation du film, deviendra certainement un bon argument vendeur. D'autre part, contrairement à la plupart des gros cartons coréens qui se déroulent à l'époque moderne et évoquent le conflit nord-sud (
Shiri,
JSA,
Frères de Sang,
Silmido…),
The King and the Clown est un film d'époque dont le contenu ne touche en rien la question des valeurs patriotiques qui a tant de succès auprès du public local. Mieux, les valeurs dites "viriles" sont même sacrément mises à mal dans ce film audacieux dont l'érotisme latent est à forte connotation homosexuelle. La Corée a peut-être bien elle aussi trouvé son
Brokeback Mountain…
L'histoire se déroule en Corée sous la dynastie Joseon (1392 – 1910) et met en scène Jangsaeng (Kam Woo Seong) et Konggil (Lee Joon-Ki), deux clowns employés à distraire les aristocrates. Alors que Jangsaeng, qui joue l'homme sur scène, a pour habitude d'être désinvolte et de contester l'autorité, Konggil, qui joue la femme sur scène, possède une assurance et une grâce naturelles qui exercent une véritable fascination sur ses admirateurs. Dès qu'ils arrivent à Séoul, les deux clowns ne trouvent rien de mieux que de créer une pièce satirique prenant pour cible le Roi Yonsan (Jung Jin-Young) et sa favorite Chang Nok-Su (Kang Sung-Yun). Le succès de la pièce parvient jusqu'aux oreilles des concernés, qui les convoquent alors pour leur demander de jouer pour eux…
Le théâtre coréen semble décidément être une source d'inspiration inépuisable et l'on ne compte plus les adaptations à succès dans le paysage cinématographique local, de
Welcome to Dongmakgol (Park Kwang-Hyun) à
Memories of Murder (Bong Joon-Ho). Adapté de
Yi, pièce écrite en 2000 par Kim Tae-Woong,
The King and the Clown déclenche un enthousiasme sans précédent en Corée du Sud et a propulsé l'acteur Lee Joon-Ki sur le devant de la scène. Dans une société qui regarde encore d'un mauvais œil les penchants perçus comme "déviants", il est pour le moins étonnant de constater à quel point les ambiguïtés homosexuelles ont du succès auprès d'un très large public. Et cela arrive pile au même moment que le triomphe de
Brokeback Mountain en Occident – le film de Ang Lee est d'ailleurs actuellement aussi dans le top 10 du box-office sud-coréen.
Qu'elle soit féminine ou masculine, l'homosexualité est un thème rarement évoqué dans le cinéma coréen. Parmi les films de ces dernières années traitant du sujet, l'homosexualité féminine était abordée dans
Scarlett Letter (Byun Huk),
Road Movie (Kim In-Sik), mais aussi dans l'émouvant
Memento Mori (Kim Tae-Yong), qui utilisait habilement le fantastique pour raconter une histoire d'amour entre deux adolescentes. L'homosexualité masculine était évoquée dans l'excellent
Bungee Jumping of their Own (Kim Dae-Sung), film très osé et choix risqué pour son interprète principal qui était une star locale – le talentueux Lee Byung-Hun de
A Bittersweet Life. Malgré ces tentatives, le tabou persistait au cinéma, reflétant l'énorme blocage qui prévalait dans la société coréenne.
The King and the Clown vient littéralement donner un coup de pied dans la fourmilière en mettant en scène le triangle amoureux formé par Jangsaeng, Konggil et le Roi Yongsan. Le succès phénoménal du film ne mettra pas fin à l'homophobie qui règne au Pays du Matin Calme mais il représente peut-être l'indicateur d'un certain questionnement des valeurs traditionnelles. D'autre part, l'engouement actuel pour Lee Joon-Ki, jeune acteur de vingt-quatre ans qui se travestit en femme dans le film, est aussi l'occasion de confirmer à quel point les beautés masculines androgynes ont le vent en poupe en Asie – et peut-être pas uniquement auprès des jeunes filles.
The King and the Clown cherche à présent des distributeurs étrangers et vise le marché mondial. On a cependant eu quelques craintes lorsqu'une version internationale a été annoncée. Bonne nouvelle, le film ne subira pas le même sort que le récent
Wu Ji, la Légende des Cavaliers du Vent (Chen Kaige), honteusement amputé de 18 minutes, ce qui avait pour conséquence d'altérer la cohérence du scénario. La durée de
The King and the Clown se verra au contraire augmentée, ce qui est plutôt inédit. Comment expliquer ces ajouts ? Il s'avère que le film n'était au départ destiné qu'au seul public coréen, très familier avec la période de son histoire dont il est question. Le but est ainsi d'inclure quelques scènes explicatives supplémentaires sur le contexte et les personnages historiques mis en scène afin de permettre aux étrangers que nous sommes de comprendre de quoi il retourne. Une initiative plutôt bienvenue.
On espère maintenant voir
The King and the Clown faire partie de la sélection des grands festivals internationaux. Rien n'est encore confirmé, mais on parle d'ores et déjà de Cannes… En attendant d'en savoir plus, nous vous en proposons la bande-annonce ainsi qu'une galerie de photos…
Bande annonce de The King and the ClownSite officiel The King and the ClownSortie en Corée du Sud : 29/12/05
Sortie en France : IndéterminéeElodie Leroy