Le concept de
The Mist est simple: une nuit de tempête plonge une petite ville des Etats-Unis dans un brouillard épais. Les habitants s’abritent tous dans un supermarché local. Et, ô mauvaise surprise, des créatures venues d’une autre époque se cachent dans la brume. Grande et bonne nouvelle: ce postulat de base est transcendé par Frank Darabont, cinéaste qui adore dépeindre des situations extraordinaires dans des contextes ordinaires. Comme un grand, il assume totalement la nature de sa série B, ménage habilement les rebondissements, distille une atmosphère malaisante, dissèque l’espèce humaine en pointant du doigt ses travers assassins et propose au bout du récit un retournement de situation final hallucinant – qu’il serait bien entendu coupable de révéler. Un twist dont le pessimisme pourrait bien être responsable du fâcheux échec au box-office US. En France, on devrait adorer ce genre de subversion. Après
Les évadés et
La Ligne Verte, c’est la troisième fois que Frank Darabont adapte Stephen King pour les besoins du grand écran (en attendant
The Long Walk). Aux dernières nouvelles, il semblerait que l’écrivain, généralement peu aimable envers tous les fabricants d’images qui s’essayent aux transpositions cinématographiques de ses romans, ait une nouvelle fois adhéré au beau boulot exécuté par son serviteur tout dévoué.
En appréciant même la pirouette finale audacieuse qui ne figure pas dans le roman. 
Crachons le morceau immédiatement:
The Mist est l’une des meilleures nouvelles de ce maigre mois de février au cinéma. Et pour cause: au rayon des séries B qui s’assument, on tient rien de moins qu’une nouvelle référence du genre. A priori, ce n’était pas gagné tant le programme scénaristique ressemblait au prime abord à un vilain épigone qui faisait mimine de réciter paresseusement des formules (un peu de
Silent Hill, une bonne lampée de
The Fog) et ravivait au passage de bien mauvais souvenirs Kingiens (qui se souvient encore de
Dreamcatcher, le remake US de
La soupe aux choux?). Oubliez. A l’heure où les faiseurs actuels ne pensent qu’à copier les dernières bonnes idées de leurs confrères et autres prédécesseurs, Darabont a essayé de construire – et de conduire – un récit sous tension qui transcende des bases éprouvées. Ne pas s’offusquer donc si Darabont revendique dès le début l’héritage encombrant de John Carpenter (un clin d’œil à
The Thing): ce n’est qu’un leurre. Un beau piège habilement tendu pendant une longue première partie où les personnages semblent taillés dans le marbre manichéen et les situations, évoluer de manière terriblement convenue. La surprise de ce qui va succéder n’en sera que plus intense et délicieuse. La première vient de Darabont himself, artisan doué mais académique que l’on avait trop tendance à résumer à un cinéaste bankable qui cherchait par-dessus tout à policer les scènes
hard, à chopper le maximum de statuettes dorées et à faire pleurer toute la famille devant des histoires vaguement humanisantes. Avec
The Mist, il prend un risque considérable en ne lésinant pas sur les effets gores, en travaillant une mise en scène plus alerte et en ne cherchant pas à caresser dans le sens du poil.

Probable que son passage par la réalisation d’un épisode de
The Shield ait changé ses intentions: il a quasiment repris la même équipe sur
The Mist et peaufiné une nouvelle grammaire cinématographique (caméra à l’épaule, cadres serrés, recours aux zooms) qui ne constitue pas son atout le plus sûr. En réalité, les fantasticophiles avertis seront ravis de ce virage radical vers le pur «film de genre». Pour beaucoup d’entre eux, ce ne sera qu’un juste retour des choses pour celui qui a commencé comme scénariste sur
Freddy 3, les griffes du cauchemar (plutôt estimable dans la catégorie des
sequel),
The Blob (remake devenu classique),
La mouche 2 (objet grand-guignolesque qui doit beaucoup à cette scène larmoyante et si efficace où le héros palot retrouve son chien mutant hurlant de détresse). Et, ne l'oublions pas, collaboré à l’écriture du
Frankenstein, de Kenneth Branagh. Beau parcours. La fascination pour
The Mist remonte à loin lorsqu'il découvre le roman au début des années 80:
"Cela fait plus de vingt ans que j’essaye de mettre en scène cette histoire. A l’époque, je ne m’étais pas encore fait un nom dans le milieu, je ne connaissais personne. Mais je me souviens qu’après avoir lu l’histoire, je voulais absolument mettre en images ce que j’avais ressenti pendant la lecture. Au moment d’écrire le troisième épisode de Freddy, j’éprouvais carrément l’envie de passer à la mise en scène. Le seul problème, c’est que je ne savais pas comment. J’avais seulement réalisé un court métrage lorsque j’avais la vingtaine et je m’étais inspiré d’une histoire de Stephen King - ses univers m’ont toujours stimulé. J’étais assez fier du résultat et cela m’a donné envie de continuer à progresser. C’est dans ce domaine fantastique que je me sens le plus prospère. Avant de réaliser Les Evadés, je me souviens avoir longtemps hésité entre deux adaptations de Stephen King: Les Evadés et The Mist. J’ai finalement choisi Les Evadés. Sans doute parce qu’à ce moment-là, j’étais plus enclin à raconter cette histoire-là. De toute manière, je ne vais pas mentir: si je ne devais faire qu’une seule adaptation de Stephen King, j’aurais choisi sans l’ombre d’une hésitation Les Evadés, une histoire qui me touche au plus profond. Et avec le recul, je pense judicieux d’avoir réalisé Les Evadés en premier et d’avoir attendu pour The Mist. A l’époque, je n’aurais certainement pas bénéficié d’une telle technologie. Je voulais impérativement que le film soit hybride, à la fois oldschool et moderne dans son traitement." Pour le réalisateur, tourner dans un lieu unique fut extrêmement intéressant pour des raisons de budget peu élevé. Comprendre qu’il s’agit d’une alternative économique pour suggérer habilement l’angoisse inconnue. Comprendre que finalement les effets spéciaux passent au second plan. Le huis clos peut évoquer
Assault de Big John qui reprenait à son compte deux références considérables:
Rio Bravo, de Howard Hawks, et
La nuit des morts vivants, de George A. Romero. A l'intérieur dudit lieu unique, se trouve un échantillon représentatif et effrayé de la population américaine confrontée au paranormal, aux préjugés et aux croyances (cf. la géniale et si irritante bigote, à peine caricaturale - incarnation flippante du fanatisme religieux par Marcia Gay Harden). Est-ce que cette hystérie collective ne serait pas un moyen – le plus trivial du film – pour rappeler que l’homme est un loup pour l’homme et que les humains se comportent finalement comme les affreuses bêtes menaçantes? Of course. En même temps, qui aurait pu soupçonner que sous le Darabont poli de
The Majestic se cachait une âme pessimiste qui regarde d’un mauvais œil l’évolution de la société actuelle et stigmatise de surcroît les coutumes de ses contemporains? Pas nous:
"J’ai réalisé The Mist à un moment de ma vie où je trouvais l’humanité désespérante. Aux Etats-Unis et partout ailleurs, le monde commence à devenir dingue. C’est pour cette raison que l’histoire de The Mist atteint un horizon extrêmement pessimiste. Car il y a une morale finalement dans ce film: les gens cèdent tellement facilement à la peur et à la panique qu’ils finissent par ne plus rien créer de constructif. Aujourd’hui, le film ne pouvait pas finir autrement. C’est une somme de toutes nos peurs actuelles. Certains espèrent encore que les gens deviendront plus sages et retourneront à un état de sérénité mais je n’y crois plus. Mon côté philanthrope et lumineux, je le garde pour un prochain long métrage. Et bien entendu, j’y reviendrais. Je n’ai pas non plus tendance à broyer du noir au quotidien. Mais pas maintenant. De toute manière, j’ai toujours été comme ça. Depuis que je suis jeune. Il y a toujours eu un côté optimiste qui hurle au fond de moi et qui sort de temps en temps. C’est également une manière de faire une entorse à la fin du roman d’origine." 
(cinq dernières minutes) est juste monstrueux. Amplifié par la bande-son, il confirme une peinture de l’humanité à se flinguer. Pour ceux qui connaissent le livre de Stephen King, ils risquent d’être surpris en découvrant cette résolution inédite, nihiliste et moins fermée qui contredit in fine la volonté de King de laisser le lecteur libre de son jugement. Mais l’écrivain tatillon a approuvé cette audace en affirmant, selon les dires de Darabont, que s’il avait pensé à cette conclusion à l’époque,
. En revanche, le réal a respecté toutes les obsessions de King (cadre du Maine, unité de lieu, créatures Lovecraftiennes):
a muri pendant vingt ans dans l’esprit de Darabont en gagnant de plus en plus d'ampleur et de consistance. Voilà pourquoi, au-delà de son statut de série B retorse, il s’agit surtout d’une affaire d’obsession. Obsession qui prend forme sous nos yeux et finit par nous contaminer. Dangereusement.