Par - publié le 04 juin 2008 à 04h03 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 15h18 - 2 commentaire(s)
Après l’enthousiasmant The Mist, de Frank Darabont, un nouveau film fantastique venu de nulle part fait parler de lui depuis quelques mois : The Signal, production minuscule réalisée il y a deux ans par trois amis cinéastes (David Buckner, Dan Bush et Jason Gentry) et présentée depuis plus d’un an dans différents festivals, spécialisés dans le fantastique ou pas. A chaque fois, il bénéficie du même plébiscite. Après une présentation remarquée au festival de Sundance où il a été annoncé comme le nouveau Bad Taste, la boîte Magnolia Pictures s’est empressée d’acquérir le film pour des millions de dollars en assurant une sacrée distribution aux Etats-Unis. En février dernier, il a été projeté dans près de 500 salles. Une aubaine pour ce petit film très malin qu’il faut considérer avant tout comme une métaphore à la fois drôle, désespérée et noire sur la puissance des moyens de communication dans la société qui dégradent plus qu’ils favorisent les relations humaines. Aucune date de sortie n’est prévue pour l’instant en France mais The Signal devrait paraître prochainement au cinéma ou directement en DVD. Enquête sur le phénomène.


La mort en ligne, ou presque. Le jour de l’an, après une panne de courant que personne n’explique, les appareils électroniques émettent un signal aussi inconnu qu’insupportable qui plonge ceux qui les utilisent dans un état de psychose meurtrière. A Terminus (comprendre Atlanta), les Américains se muent en dangereux psychopathes (ou alors révèlent soudainement leur vraie personnalité?). La menace se répand comme une épidémie et génère un chaos monstrueux. La population est divisée entre ceux qui tuent et ceux qui meurent. Une femme, son amant et son mari tenteront de survivre dans le pays en désolation. Vu le synopsis, on pense au préalable à des références imposantes (le cinéma de David Cronenberg première partie jusqu’à Vidéodrome ou encore le roman Cellulaire de Stephen King dont l’adaptation cinématographique est prévue incessamment sous peu par Eli Roth). Mais les craintes liminaires du recyclage sont évacuées rapidement au profit d’une originalité de ton. A défaut de bénéficier de moyens colossaux, le film doit beaucoup à son croisement d’ambiances fantastiques : il tient à la fois du survival apocalyptique, du slasher, de la science-fiction, de la parodie, du délire paranoïaque et de la romance hardcore. Cette réunion de mouvances est moins référentielle que personnelle. Comme récemment Ringo Lam, Tsui Hark et Johnnie To qui se sont amusés comme des petits fous à un exercice de cadavre exquis pour Triangle, David Buckner, Dan Bush et Jason Gentry se sont partagés leurs fonctions à des moments différents pendant le tournage.


L’idée est passionnante parce qu’elle permet de faire naviguer l’intrigue à vue, en empruntant des directions hasardeuses. À la manière d'une anthologie de courts métrages, le résultat bénéficie de trois approches différentes autour du même thème (une apocalypse imminente), en jouant sur différents modes allant de la dramatisation excessive à la distanciation ironique. Fragmenté en trois parties hétéroclites, le film adopte chacune un point de vue différent sur les événements ; ce qui implique des ruptures de ton déconcertantes. La première, Crazy in Love signé David Bruckner, fait lorgner le récit vers le survival d’une noirceur à toute épreuve, exploitant habilement la dimension apocalyptique avec le même vernis mélancolique que Danny Boyle sur 28 jours plus tard (auquel on pense beaucoup). L’effet est comparable à Cloverfield (sans la caméra vidéo amateur) ou Miracle Mile (sans la bande-son de Tangerine Dream) avec le même combat d’un personnage pour finir sa vie avec l’être aimé. C’est ce qui est généralement bouleversant dans les films dits apocalyptiques et cet aspect romantique est souvent occulté ou mésestimé par ceux qui apprécient ce genre et se concentrent sur les effets les plus spectaculaires.


Comme Cloverfield, The Signal se met à raconter une autre histoire. Avant que la seconde partie (The Jealousy Monster, de Jacob Gentry) opte pour un virage radical, plus parodique. Elle donne un relief inattendu à l’histoire en ramenant dans l’histoire le troisième personnage du mari qui soutire des informations sur son épouse chez un couple, attendant ses convives, dans le même état de panique que lui. La rencontre est explosive, sans faire progresser la trame. Elle n’en est pas pour autant dépourvue d’une violence crue. La référence la plus immédiate devient le british Edgar Wright (Shaun of the dead) dans ce mélange efficient d’humour noir et d’effluves sanguinolentes. A vouloir surprendre, la dernière (Escape from Terminus, de Dan Bush) joue la carte du sentimentalisme psychologiste en resserrant la narration sur les trois personnages principaux (le mari, la femme, l’amant) pris au centre d’un imbroglio amoureux. Cette partie-là adopte le point de vue de l’amant que l’on ne voit que partiellement dans la première partie.


Les variations de rythme contribuent à dérouter le spectateur qui prend prendre le parti de s’en foutre comme de se sentir émotionnellement impliqué. Mais la démarche est finalement trop proche du procédé de petit malin pour soulever une forme d’empathie. Le film fonctionne de guingois en commençant de manière décapante avant de se prendre les pieds dans le tapis. Comme si toute l’énergie était finalement concentrée dans les deux premières parties. Dans The Signal, c’est à la fois sa qualité (chaque partie a une identité) et en même temps sa limite (d’un point de vue dramaturgique, le résultat manque de cohérence). Mais à tous les points de vue, c’était le meilleur moyen pour se distinguer des productions lambda. David Bruckner a réalisé des publicités pour la télévision ainsi que des courts diffusés sur le Web. Dan Bush a étudié le cinéma et l’anthropologie; et Jacob Gentry a réalisé Last Goodbye en 2004. Le trio, basé à Atlanta, travaille ensemble depuis 1999. Pendant le tournage, les réalisateurs pouvaient se relayer les taches. Pendant que l’un d’eux s’occupait de la direction des acteurs, l’autre s’occupait de la caméra et le dernier préparait les plans du reste de la journée.


Dernièrement, on a vu ce principe des « trois films en un » dans l’excellent The nines, de John August, un film fantastique indépendant réalisé par une seule et même personne mais empruntant la forme du cadavre exquis en divisant l’histoire en trois parties soudées par des thèmes souterrains et des dénominateurs communs. L’ensemble fonctionnait tel un jeu de rôles. Chaque acteur n’avait pas le même pouvoir d’une partie à l’autre tout en conservant une logique par rapport à ce qui était raconté. S’inscrivant dans le sillage d’un cinéma indépendant US où les mots suggèrent ce que l’on ne peut pas dire avec des images, The Signal repose sur un canevas éculé de film-catastrophe qu’il cherche à tordre de manière aussi impertinente qu’expérimentale, en s’attachant à la part humaine avant de montrer l’ampleur des dégâts.
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