Attention, cet article contient des spoilers ! A ne pas lire si vous voulez conserver la surpriseUne grande partie des films aujourd'hui sont relatifs à quelque chose, adaptés d'un élément extérieur. Le cinéma pioche son inspiration dans la littérature, les faits divers, l'histoire, etc. Mais parfois, le cinéma prend inspiration sur d'autres films, et les comparaisons ne manquent jamais d'être effectuées. A titre d'exemple, lorsque Rob Zombie réalise un remake/préquel d'
Halloween, nombre de critiques se focalisent non pas sur les qualités objectives intrinsèques du film (qui furent bel et bien au rendez-vous), mais sur la qualité relative par rapport à son illustre ainé, et sur les ressemblances/différences notables.
The Thing (lui-même remake d'un film déjà adapté d'un livre !), qui est signé du même metteur en scène qu'
Halloween, vient également de faire l'objet d'un préquel/remake signé Matthijs van Heijningen Jr.. Et à ce titre, plutôt que de traiter uniquement de la ressemblance avec son modèle dans la critique (visible
en cliquant ici), ce qui entrainerait il faut bien le dire une sentence lapidaire, le film de John Carpenter étant dans son genre assez inégalable, nous réaliserons la comparaison dans cet article à part, afin de traiter le film de manière indépendante dans une critique aussi objective que possible.
Voici donc
The Thing 2011, qui à l'instar d'
Halloween cité plus haut, mélange le remake et le préquel en se servant d'un film ultra culte. Le film nous narre l'histoire des norvégiens, vus subrepticement dans l'introduction du film de John Carpenter, avant d'être abattus pour leur agressivité envers un chien de traineau.

Le film qui nous intéresse aujourd'hui s'inscrit dans la droite lignée de son ainé, et explore les mécanismes de la peur avec brio.
The Thing 2011 n'est pas un film de monstre. Pas seulement du moins. La Chose est sans doute l'entité la plus démoniaque et la plus immonde apparue sur un écran de cinéma. Déjà parce qu'elle arbore régulièrement des aspects physiques en tous points dégoutants, mais aussi et surtout, parce que sa nature même interpelle le spectateur.
La Chose, en absorbant et imitant sa malheureuse victime, en revêt non seulement les traits, mais également l'identité ! Ce qui revient à un viol absolu de la personnalité. Cette angoisse insupportable intellectuellement pose des questions d'ordre philosophique. Dès lors que la Chose s'est immiscée en quelqu'un, comment la distinguer de son hôte ? Qu'est ce le Moi ? Ne sommes-nous qu'un physique associé à une somme de souvenirs ? Si une Chose peut nous imiter, qu'est ce qui fait de nous des êtres humains ? Ce n'est pas un hasard si l'ennemi s'appelle la Chose : il n'est rien au départ, n'a pas de nom, et devient nous.
Affronter un ennemi, même d'une nature inconnue (du type
Alien), n'est pas dérangeant intellectuellement puisque l'adversaire est identifié en tant qu'ennemi. Ce qui fait que l'on parle de la peur de l'inconnu, et de la mort. Affronter la Chose est beaucoup plus dur, c'est s'affronter soi, ses amis, puisqu'elle a la capacité d'imiter un être humain, et par la même, de vous voler tout ce qui fait de vous un être à part. Ainsi, l'Homme (avec un grand H) doit craindre l'Homme. Et au-delà de la peur de l'inconnu, c'est une frayeur existentielle et psychanalytique qui transpire de la pellicule, puisque la peur de l'autre est au centre de ce film. La peur du monstre qui sommeille en tout un chacun. Ainsi,
The Thing est l'un des rares films qui peut prétendre faire peur parce que l'angoisse de l'autre dans un groupe fait naitre une paranoïa insupportable.
Donc, la nature même du film est intelligente, puisqu'elle permet non seulement de s'inspirer de son modèle, mais a fortiori de s'appuyer dessus.
The Thing 2011 a tissé des liens très étroits avec
The Thing. Le film se présente comme un préquel (les évènements sont antérieurs à ceux de RJ Mac Ready et ses copains), mais est en fait bel et bien un remake. Certes, c'est l'histoire des norvégiens qui nous est narrée. Mais tous ceux ayant vu le film de John Carpenter le reconnaitront sur plusieurs points : notons pour commencer une similarité narrative.

Le film évolue de la même manière, avec une introduction au ton neutre, une découverte, une montée des tensions accompagnée de visions de cauchemars, et certaines scènes même de cette structure rappellent furieusement Carpenter, notamment l'une des scènes clés, dont le principe est repris et détourné de manière extrêmement habile : le test sanguin. La scène cruciale du film de John Carpenter figure effectivement dans cette cuvée 2011, d'une manière différente. C'est une très bonne idée, cette scène tutoyant la maestria des meilleurs réalisateurs de Genre : la direction d'acteurs a permis, en gérant bien les émotions, de tromper et troubler constamment le spectateur, qui ne sait pas si l'attitude étrange des protagonistes est due à la peur, au stress, ou parce qu'il s'agit de la Chose. Et Carpenter, soucieux de créer la peur autant que la surprise, utilisait un procédé superbe pour générer la peur : gros plan étouffants, lenteur, et détournement de l'attention du spectateur afin d'accentuer la surprise (ainsi, Gary et Mac Ready se lancent dans une joute verbale juste avant que ce dernier ne fasse le test sur le sang de Palmer).
Au-delà de la narration donc, autre emprunt : la mise en scène. C'est indiscutable, les films se ressemblent. On se souvient que Big John avait du faire des prouesses de mise en scène pour
The Thing, ici, Matthijs van Heijningen Jr. réalise le même genre d'exploits. Comprenez que certains moments mettent en scène entre 10 et 15 acteurs dans une seule pièce, exigüe. Ou encore tout un groupe se poursuivant dans un couloir. Alors que les solutions de facilités (visuelles, scénaristiques) sont nombreuses pour s'éviter une telle galère, le metteur en scène prend le pari, et incorpore de nombreux comédiens au sein d'un couloir large d'un mètre cinquante maximum. Non seulement cela reste lisible, mais les interactions entre les personnages sont claires. La gestion de l'espace est très bonne, les angles bien choisis, le tout, s'il vous plait, de manière posée ! Idem pour le montage, limpide.
La présentation du groupe et des personnalités est, en grande partie, inspirée encore de John Carpenter. Un groupe présenté de manière extrêmement sobre, ou l'on sent que le confinement a généré de fortes amitiés, même si les protagonistes sont peu démonstratifs. On comprend pourtant rapidement les diverses personnalités, relations et interactions très rapidement. Qui apprécie qui ? Qui est plutôt revêche, qui est amical ? Cela est bien fait, et rapidement fait, bonne efficience. Là où le metteur en scène du film de 2011 se différencie, c'est par la présence de la belle Mary Elizabeth Winstead, clairement présentée dès le départ comme héroïne et référent du spectateur. John Carpenter embrayait plutôt sur un film de groupe, dans lequel Mac Ready s'est petit à petit détaché. Autre différence, la présence de personnages féminins (au physique avantageux de surcroit), probablement imposée par la production, qui, forcément, nuira au film (voir la critique)

Notons également certains détails qui relèvent du clin d'œil et/ou de la cohérence narrative : Joel Edgerton plante une hache dans le mur, celle précisément qu'a trouvé Mac Ready, le monstre « double-tête » calciné est le même que retrouve encore Mac Ready, on retrouve la cuve de glace... Ajoutons également le score lancinant d'Ennio Morricone, et un générique qui fait définitivement le lien entre les deux films, et on peut le dire sans se tromper :
The Thing est autant un préquel qu'un remake.
Malgré tout, Matthijs van Heijningen Jr., probablement soucieux de ne pas totalement marcher dans l'ombre de John Carpenter, a tenu a s'éloigner de son modèle vers la fin du film. Et ce qui est une ambition louable est paradoxalement le plus gros défaut du film.
The Thing devient
Alien lorsque l'héroïne déambule dans les couloirs de la soucoupe volante, avec l'extra terrestre à ses trousses. Abandonnée la peur subtile, place au grand guignolesque, avec un changement de décor troublant, et une bifurcation vers le survival. Et le contraste de ce climax avec le reste du film est malheureusement saisissant. Il s'agit sans conteste du plus gros point noir du film.
Finalement, on peut penser que Matthijs van Heijningen Jr. a un rapport très sain vis-à-vis du film de John Carpenter, ayant tout fait pour lui rendre hommage sans négliger d'avoir une personnalité propre. Oh tout n'est certes pas réussi, mais la qualité est au rendez-vous doublée d'une prise de risque courageuse. En conclusion, Matthijs van Heijningen Jr. n'est pas plus grand que John Carpenter. Mais il a très bien su s'appuyer sur ses épaules pour faire un bon film.
Antonin CLATZ