Des clips de Madonna à Hustler White, Tony Ward a beaucoup évolué. Aujourd’hui, on le retrouve, revenu de tout, au cinéma dans Story of Jen, de François Rotger. La californien Tony Ward a commencé sa carrière de mannequin au début des années 80 en posant pour des revues gay comme
In touch Magazine ou
Colt ; et, à partir de là, il a multiplié les fonctions (acteur, artiste, photographe, designer peintre, écrivain). Ward atteint rapidement la gloire en mettant sa plastique au service de campagnes de pub pour de grands noms de la mode comme Calvin Klein, Chanel, Hugo Boss, Roberto Cavalli. Au même moment, Madonna cherche à s’encanailler pendant la période de son album «Erotica» et veut s’entourer d’icônes glamour et trash un peu avant la parution de son livre «Sex» dans les librairies. Elle contacte Udo Kier après l’avoir vu dans
My own private Idaho, de Gus Van Sant et le réalisateur de porno gay Chichi Larue pour les faire tourner dans le clip de
Deeper and deeper. Son astuce, c’est de mélanger différentes personnalités mainstream ou marginales (Naomi Campbell, Isabella Rossellini, Sofia Coppola) pour attirer un public extrêmement large. Ce qu’elle continue de faire encore aujourd’hui en s’acoquinant avec des valeurs montantes comme Justin Timberlake, Kanye West et Timbaland. Rapidement, elle jette ses griffes sur Tony Ward qui avait déjà participé au clip de Belinda Carlisle (
I Get Weak) et qu'elle a rencontré sur celui de
Cherish. Il devient son amant dans la vie et l’accompagne dans ses clips les plus sulfureux (
Justify My Love et
Erotica). Aujourd’hui, lorsqu’on lui demande ce qu’il retient de cette période, Ward dit avoir été ravi d’être «chevalier servant» de Madonna mais continue de se définir comme un «anti-modèle».
"Son côté icône, mec de Madonna, pour moi comme pour lui, c'est en réalité totalement déconnecté de ce qu'il est réellement. Il est beaucoup plus doux et beaucoup plus simple que ça." FRANCOIS ROTGER SUR TONY WARDNanti d’une aura, Tony Ward est sollicité pour participer à d’autres clips de pop-stars des années 90 comme Spice Girls (
Say you'll be there) et George Michael (
Fast Love). Entre temps, un photographe tombe éperdument amoureux de lui. C’est Rick Castro pour qui il deviendra son modèle favori dès 1986. Lorsque ce dernier entreprend la coréalisation du long métrage
Hustler White avec Bruce LaBruce, il lui propose le rôle de celui vers lequel tous les désirs convergent : un hustler de Santa Monica Boulevard aux pecs huilés qui fait tourner la tête à un écrivain journaliste, joué par LaBruce. Ce monument comico-sexo-trash hanté par les ombres tutélaires de Kenneth Anger et Paul Morrissey devient instantanément culte et Ward, une sorte de Joe Dallesandro moderne avec gueule d’ange et corps de démon. Le culte reste mais les chemins se séparent : Bruce LaBruce réalise des fictions de plus en plus radicales. Castro devient jaloux de LaBruce et s’isole avec ses fantasmes. Tony Ward enchaîne les photos dans un cercle de plus en plus restreint et le seul moyen d’avoir de ses nouvelles, c’était d’aller sur son site Internet. Surtout, il fonde une famille et s’éloigne d’un milieu qui a cherché à l’égarer.
Près de dix ans plus tard, François Rotger, cinéaste français réellement atypique, lui propose de matérialiser une présence virile dans
Story of Jen. La quarantaine bien tassée, Tony Ward joue le grand méchant loup du sexe, la bête oubliée entre chien et cheval dans un univers ouaté de petite fille bien sage. Son corps à la fois fascinant et répulsif n’attise désormais que les désirs interdits. Sans profiter de son image de manière racoleuse (peu ou pas d’annonce sur un éventuel come-back au cinéma, des années après
Hustler White), Rotger choisit la discrétion quitte à se priver d’un public potentiel. Dans le film, il réussit à capter le regard éteint de Ward, à modeler son corps fantasmatique trop longtemps frustré et à faire de ce personnage un héros de western barbu, banni de la société, wanted envers et contre tous. Comme s’il regardait un homme tomber. Ce que le cinéaste en tire est l’un des principaux atouts de ce film aussi beau qu’intrigant.