Le faux remake du Bad Lieutenant de Abel Ferrara par Werner Herzog donne envie de se pencher sur ce phénomène souvent décrié. Parfois, il arrive que le remake surpasse l'original. Voici les dix meilleurs exemples.
1. LES SEPT SAMOURAIS
Les sept samouraïs n'est pas un film de personnages (même s'ils sont charismatiques) mais de société. Voilà tout ce qui le distingue d'un Sept mercenaires, pour ne citer que le plagiat le plus célèbre du film de Kurosawa. Aux notions de héros, de bons et de méchants, le réalisateur substitue des rapports de force et de dépendance, tout le métrage reposant sur l'interaction vitale qui relie absolument TOUS les protagonistes. On pourrait parler de mécanique scénaristique, mais le film va bien au-delà de la simple exposition : même passée la première heure qui voit les paysans recruter progressivement leurs futurs défenseurs, la pyramide sociale ne cesse de se construire. Les sept samouraïs ne propose pas une histoire unique mais plutôt un work in progress, prenant certains destins en cours et s'interrompant à un moment de transition. Il abolit les identités pour cerner deux groupes (les paysans et les samouraïs) qu'il subdivise ensuite en sous-genres se ramifiant de plus en plus, jusqu'à restituer à chacun son individualité par le filtre de l'expérience communautaire que constitue le conflit contre les brigands. On se situe donc bien au-delà du film de genre, ni aventure, ni guerre, ni drame, mais échiquier humain gigantesque où éclate comme jamais le génie scénique de Kurosawa. Au travers des séquences il assemble méticuleusement les pièces de son puzzle, parvenant à rendre signifiant chacun de ses plans sans tomber dans la lourdeur métaphorique. Les sept samouraïs s'impose donc comme une œuvre complète, peut-être l'une des plus globales que le cinéma nous ait donné. Une réflexion existentielle travestie en pitch excitant auquel tous ses suiveurs l'auront réduit, comme il en ira toujours des grands films clandestins.
2. LA MOUCHE
Ne se contentant pas de réaliser un remake dépoussiéré du premier La mouche, David Cronenberg se l'approprie complètement. On y retrouve ainsi tous les thèmes chers au réalisateur : la transformation, la maladie, l'obsession du corps et de la chair. S'éloignant du concept du film de monstre, il focalise toute son attention sur la transformation de son personnage principal. D'ailleurs, Jeff Goldblum dévore l'écran dans son rôle de scientifique génial. Ce film qui le révéla au grand public donna d'ailleurs un mauvais tournant à sa carrière : On ne lui offrira dorénavant la plupart du temps que des rôles de mathématicien (la fameuse théorie du Chaos de Jurassic Park et du Monde perdu), de physicien (l'oubliable Powder) ou de savant (Independence Day). Les autres protagonistes n'ont que peu d'importance réelle et le réalisateur semble les avoir intégré uniquement pour émuler une trame hollywoodienne. Ainsi Geena Davis, personnage à priori principal fonctionne comme simple catalyseur de la transformation de Seth. Ces quelques sacrifices narratifs ont d'ailleurs été payants, La mouche ayant été un des plus grands succès du réalisateur outre-atlantique. Unité de lieu (tout ou presque se situe dans le laboratoire de Seth Brundle) et d'action (la dégénérescence du scientifique) - le film se rapproche formellement du théâtre et l'on ne peut s'empêcher de penser à La métamorphose de Kafka. Parabole sur la maladie et la vieillesse, Cronenberg utilise le coté fantastique de la mutation pour en accélérer le processus. C'est à travers sa décrépitude physique que Brundle dévoile son humanité. Rejoignant ainsi les poètes surréalistes français du début de siècle, Cronenberg arrive aux mêmes conclusions qu'Aragon : L'homme ne peut sortir vainqueur de son combat contre le temps et même l'amour - bouclier fébrile - n'y peut rien changer. La Mouche, moins ésotérique qu'un Crash ou qu'un Le festin nu, permet d'aborder le cinéma de Cronenberg en douceur.
3. SCARFACE
Avec Scarface, De Palma met à nu l'une des grandes figures du cinéma policier américain. Le chef-d'œuvre d'Howard Hawks mettait en scène l'ascension et la chute d'un truand psychotique et halluciné souffrant de déviances particulièrement malsaines. Bien que formaté au style du film policier de l'époque, le premier Scarface offrait une lecture en profondeur du crime organisé et rappelait que les criminels sont avant tout de dangereux déséquilibrés, quels que soient leurs moyens d'action. Comme d'habitude, la leçon n'a été que peu comprise et, mis à part L'Enfer Est à Lui de Raoul Walsh, Dillinger de John Milius et la série des Parrains de Coppola, la personnalité des gangsters n'a jamais été la priorité première des scénaristes.
Et De Palma débarque. Grand formaliste devant l'éternel, maître absolu du maniérisme et de l'art pour l'art, ses films n'offrent (apparemment) de profondeur qu'en regard du profil même de leur maître d'œuvre, concepteur tourmenté et extravagant. Si on y regarde de plus près, la forme schizophrène (les fameux split-screen) et maniaque de ces œuvres est aussi au service d'une psychologie souterraine des protagonistes, dont on devine les atermoiements au travers des travellings, rupture de ton, artifices esthétiques qui sont depuis toujours la signature de De Palma. Avec Tony Montana, il hérite pour ainsi dire du protagoniste ultime pour lui, puisqu'il lui permet, à travers une débauche d'effets et d'excentricités tant narratives que visuelles, d'approfondir sans cesse la psychologie de son héros. Comme cela arrive au moins une fois dans la carrière d'un auteur, De Palma trouve en Tony son alter-ego de cinéma. L'énormité du personnage, de ses actes, du monde où il sévit et des passions qui l'animent se répondent indéfiniment, dans une escalade à la surenchère qui épouse parfaitement la folie grandissante du gangster. La mégalomanie (''The World Is Yours''), le voyeurisme et la réclusion volontaire (les caméras qui scrutent la moindre parcelle du domaine) renvoient Tony et Brian dos-à-dos. C'est donc avec rage et folie des grandeurs que De Palma remet au goût des années 80 le classique oublié de Hawks. Le résultat est une épopée ultra-violente, décadente, qui nous donne à voir une spirale de drogue, d'argent, de pouvoir et de mort proprement hallucinante. Sur une base quasi-similaire (ascension, grandeur et décadence d'un truand ivre de puissance), Scorsese , avec Casino, envisage son histoire sous un angle clinique et réaliste, celui d'un homme de bon sens, là où De Palma voit surtout un creuset d'alchimiste ou plonger tous ses fantasmes et toutes ses obsessions. D'une certaine manière, Scarface serait placé sous le signe d'un Coppola ''sous amphet'', là où Carlito's way, l'antithèse parfaite de Scarface rejoindrait le style de Scorsese dans son attachement à décrire avec minutie les mécanismes d'un échec. Dans tous les cas, c'est du très grand cinéma.

4. L'HOMME QUI EN SAVAIT TROP
De prime abord, L'Homme Qui En Savait Trop n'est pas l'un des meilleurs films d'Alfred Hitchcock. La magie des Trente-neufs Marches ou de La Mort Aux Trousses n'est que rarement présente, du fait d'un choix rythmique plus pondéré et d'une durée inhabituelle de la scène d'introduction où la cocasserie de James Stewart essaye vaille que vaille de maintenir l'attention. Lorsque l'histoire démarre vraiment avec la mort de Daniel Gélin (le plan de son visage maquillé où se dessinent les marques des doigts de James Stewart est superbe), on est vaguement intrigué, sans plus. Pourtant, la tension se met résolument en place, insidieusement. Chaque étape, même la plus infime, du parcours des héros est une épreuve : mentir à un policier, s'encourager mutuellement pour ne pas désespérer, trouver un indice et l'exploiter à fond quitte à se heurter à un échec. Ensuite, il faut recommencer... On connaît la fameuse phrase d'Hitchcock selon laquelle un meurtre est un acte très pénible qui demande du temps et beaucoup d'efforts. Le calvaire du couple McKenna (il est d'ailleurs exceptionnel que l'héroïsme soit partagé par deux protagonistes, Hitchcock se concentrant généralement sur un personnage symbolique) est traité de la même façon et s'en trouve à la fois crédibilisé et métamorphosé en dynamique de mise en scène. Il s'agit pour le réalisateur de suggérer par la composition des plans que quelque chose manque et pourrait bien se trouver caché n'importe où : une rue en ligne de fuite, un mur interminable, une façade innocente, une église accueillante mais jalonnée de portes mystérieuses. En semant son intrigue de fausses piste, il conduit le spectateur à se laisser progressivement envahir par le doute, à s'identifier à ces infortunés parents. En résumé, tout L'Homme Qui en Savait Trop recours au procédé de mise-en place dramaturgique de la très fameuse séquence de l'avion dans La Mort Aux Trousses. A l'arrivée, c'est un bijou de suspense constant, où l'enchaînement métronomique des causes et des effets assimile le film à un jeu de dominos. En maintenant un rythme et une tonalité inébranlables, Hitchcock nous enveloppe dans son histoire et nous passionne. Au-delà des morceaux d'anthologie célèbrissimes (les cymbales et la chanson au piano à laquelle répond la voix de l'enfant qui alerte sa mère), L'Homme Qui En Savait Trop est une démonstration de rigueur scénaristique et d'efficacité débonnaire. Ce fameux air de ne pas y toucher qui laisse, contre toute attente, le spectateur K.O. Magré les réticences d'Hitchcock, on ne peut que se féliciter que ce dernier ait finalement accepté de tourner ce remake d'un de ses classiques de sa période anglaise.
5. KING KONG
Si comme le dit le célèbre adage "le roi est mort", Peter Jackson l'a ressuscité pour lui filer une pêche olympique. Mais attention, King Kong version 2005 est un film de fan, fait par un fan et surtout pour les fans du film de Schoedack et Cooper (1933). Les amateurs de l'original seront ravis autant que ses détracteurs s'épuiseront probablement dans un certain ennui, même si l'on se demande encore comment : Jackson nous propose sans doute le film de monstres ultime. Entre une multitude de créatures démoulées d'on ne sait quel esprit éparse, des effets spéciaux aboutis et pour la plupart impressionnants, un rythme effréné et des aventures sans temps mort pendant près de deux heures - après un prologue, il est vrai un poil trop longuet - le cinéaste issu de l'école de la passion fait offrande à son public d'un vrai film de divertissement passionné dans les règles de l'art sans avoir aucune autre prétention. Vraiment léger dans son fond, mais d'une puissance saisissante dans sa forme et dans une émotion insoupçonnable pour un objet en 3D, il réitère sa capacité à transformer n'importe quelle série B en une œuvre épique. Et une fois encore, il y parvient mieux que tout le monde.

6. SORCERER
Sorcerer, une relecture du Salaire de la peur, d'Henri Georges Clouzot. Friedkin himself en a dit : "La seule chose qui me motive, c'est d'avoir été inspiré par des films tels que Citizen Kane. Je n'ai jamais encore réalisé un film du niveau de ceux qui m'ont inspiré, et c'est là que je trouve ma motivation. Si un jour, à mes yeux, je tourne un film qui soit aussi bon que Les diaboliques de Clouzot, alors j'arrêterai... Mais j'en suis loin, si loin de l'objectif que je me suis fixé en tant que réalisateur, que je continue !". Trop de démesure tuerait-il la démesure ? A en croire les réactions de la critique et des spectateurs, oui. Pourtant, aujourd'hui, cette œuvre d'une fièvre et d'une folie rares constitue l'un des sommets de l'œuvre de William Friedkin. Hélas méconnu.

7. TRUE LIES
En reprenant le scénario de La totale de Claude Zidi, Cameron a vu l'opportunité de faire son James Bond. L'ouverture mouvementée de True Lies annonce d'ailleurs parfaitement la couleur. Sauf qu'en comparaison, les aventures de 007 font bien pâle figure. Et pour cause puisque derrière la caméra, le génie de James Cameron fonctionne à plein régime. Les scènes d'action sont ainsi encore plus explosives et too much que dans n'importe lequel des Bond. Schwarzenegger apporte la pêche qui l'habitait dans Commando comme l'atteste la scène de destruction de l'entrepôt à coup de mitraillette et lance flamme. Bien sûr, au final, True Lies reste bien en dessous du potentiel du réalisateur, la faute à un scénario quasi exclusivement tourné vers le spectaculaire. Même le personnage féminin ici interprétée par Jamie Lee Curtis (un strip-tease d'anthologie tout de même !), ne possède pas l'étoffe des rôles de femme qu'affectionne le réalisateur d'Aliens. Tant pis mais cela ne peut nous empêcher d'éprouver un sentiment de défoulement jubilatoire devant un spectacle pyrotechnique de haute volée.

8. LES NERFS A VIF
Robert Mitchum fut probablement le plus grand « bad guy » de l'histoire du cinéma. On se souvient de lui dans le rôle du pasteur croque-mitaine de la légendaire Nuit du chasseur de Charles Laughton. Quant à Gregory Peck, nul n'a mieux que lui incarné les hommes intègres, les modèles masculins, les pères de famille sur qui on se repose, une force morale à l'honnêteté à toute épreuve. En choisissant de faire le remake du grand classique Les Nerfs à vif de Jack Lee Thompson, Scorsese se devait d'être à la hauteur de ces deux grandes figures et aussi de ce très bon scénario qui laissait monter graduellement la tension et était un modèle de thriller. Il y avait aussi cette musique marquante de Bernard Hermann (qui a fait la B.O de beaucoup d'Hitchcock). Bref, Scorsese s'attaquait à un monument. Il rendit donc un hommage direct au film original en employant les deux acteurs légendaires dans des rôles secondaires mais pas anecdotiques. Mitchum devient l'inspecteur qui essaie de coincer Max Cady le psychopathe qu'il jouait à l'origine. Peck devient l'avocat qui tente de venir en aide à Sam Bowden, père de famille harcelé qu'il avait incarné. La musique de Bernard Hermann est réutilisée et adaptée par son disciple Elmer Bernstein. Et même si le script est modernisé, il garde sa structure initiale qui avait déjà fait ses preuves. Il ne s'agit pourtant pas d'un « copier-coller » mais d'un bel hommage. Parce qu'il s'agit d'un autre film du « monstre sacré à deux têtes » Scorsese/ De Niro. Dans la filmographie du réalisateur, ses collaborations avec l'acteur ont toujours une résonnance particulière. Et De Niro était le seul à pouvoir atteindre le degré de folie de Mitchum, le seul et probablement l'un des derniers à pouvoir atteindre un jeu fascinant et expressionniste sans flirter avec le ridicule des méchants trop marqués.
9. L'ARMEE DES DOUZE SINGES
Terry Gilliam réalise à Hollywood son plus gros succès, l'Armée des Douze Singes ayant en têtes d'affiche Bruce Willis, Brad Pitt et Madeleine Stowe. Fort d'un budget de 29 millions de dollars, le film est un remake du roman photo La jetée de Chris Marker, l'un des plus grands films français de tous les temps. Selon Gilliam, le plongeoir ne fait pas le plongeon. Compte tenu du passif l'opposant à Universal, il engage personnellement deux jeunes réalisateurs, Keith Fulton et Louis Pepe afin de tourner un making of (dans la version officielle). En fait ce reportage servira avant toutes choses de témoignage, lui permettant de garder une preuve en cas de litige. Non seulement le film est une réussite, mais en plus, le documentaire devient une référence du genre, où l'on découvre que la seule exigence du studio deviendra une force pour le film, le fameux plan où la famille de Bruce Willis jeune s'en va dans le parking. Fier de son triomphe, il demande aux producteurs la raison d'une telle réussite. Selon eux, le succès tient en deux mots : Brad Pitt. Ce qui parait absurde puisque les quatre films suivants avec l'acteur furent des bides au box office.
10. LA COLLINE A DES YEUX
Wes Craven, pape contesté et contestable du film d'horreur, contacte Aja et lui propose le remake d'un de ses titres de gloire, le survival La Colline a des yeux, tourné en 1977. Un film qui a fait illusion durant une bonne partie des années 80 mais qui ne représente plus grand-chose aujourd'hui, si ce n'est une sorte de gros Z ricain typique de son époque.
Ce qui frappe de prime abord dans le film d'Aja, c'est sa franchise. Cette Colline-là n'oublie jamais ses racines, celles du film d'horreur et du cinéma bis, et ce de sa scène d'ouverture bien énervée, qui annonce la couleur en nous présentant la famille de montagnards dégénérés dans ses basses œuvres jusqu'à son casting hautement sympathique qui aligne les B-vedettes typées (Ted Levine, Billy Drago, Kathleen Quinlan...). Mais en même temps, le film fait montre d'une belle capacité à prendre le genre au sérieux, tout d'abord par l'emploi d'une violence graphique extrême dont ne peut décemment pas se passer un vrai survival, et ensuite en y imprimant un traitement qui ne capitalise pas forcément sur ce qui a déjà été fait avant et qui affirme crânement le réel potentiel artistique d'une telle entreprise (malgré les bataillons de tâcherons qui ont peu à peu déprécié le genre au cours des dernières décennies).
Le faux remake du Bad Lieutenant de Abel Ferrara par Werner Herzog donne envie de se pencher sur ce phénomène souvent décrié. Parfois, il arrive que le remake surpasse l'original. La preuve en dix films.