A l'occasion de la sortie de l'intrigant Une nouvelle ère glaciaire, de Darielle Tillon, voici notre top 10 sur la schizophrénie au cinéma. D'accord ou pas d'accord ? Fight ou Club ?

Par Romain LE VERN et La REDACTION - publié le 15 février 2010 à 15h16 ,
MAJ le 18 février 2010 à 10h01 - 0 commentaire(s)

A l'occasion de la sortie de l'intrigant Une nouvelle ère glaciaire, de Darielle Tillon, retour sélectif sur les dix films les plus marquants (pour nous) sur la schizophrénie. On attend vos réactions dans les forums.

 

Psychose, de Alfred

1. PSYCHOSE (Alfred Hitchcock, 1960)
Par Nicolas LEMALE


Psychose, d'AlfredAu carrefour du thriller, du film d'horreur et de l'étude psychologique, Alfred Hitchcock a réalisé, entre deux grosses machines avec James Stewart ou Cary Grant, un pur chef d'oeuvre, révolutionnaire à bien des égards. Psychose est rentré dans l'histoire pour sa maestria visuelle, mais aussi grâce au personnage de Norman Bates, un maniaque schizophrène piégé dans un complexe d'Oedipe poussé à l'extrême. A posteriori, transformer une pathologie freudienne classique en matière scénaristique pour un huis clos à rebondissements, pourrait passer pour du sensationnalisme. Toutefois, Hitchcock a l'intelligence de ne jamais alourdir le portrait qu'il dessine de Norman. Si Psychose terrifie autant, c'est parce que Bates est un personnage réaliste dans sa folie : ce sont les cadrages parfaitement préparés de Sir Alfred qui lui font prendre cette dimension iconique, jusqu'à cette surimpression finale qui, en un regard, fait passer Norman Bates du statut de fou homicide à celui de grand croquemitaine du cinéma.

 

 

Le locataire, de Polanski

2. LE LOCATAIRE (Roman Polanski, 1976)
Par Romain LE VERN
 
Le locataire, de RomanRien que le casting de ce film, adaptation du Locataire Chimérique, de Roland Topor, est un reflet de la schizophrénie de Polanski qui au cours de sa carrière n'a jamais su s'il devait se considérer comme polonais, français ou américain. On y retrouve des seconds couteaux célèbres (Bernard Fresson, Claude Piéplu, Rufus), une partie de l'équipe du Splendid (Michel Blanc, Josiane Balasko, Gérard Jugnot) et des électrons libres (Isabelle Adjani, Shelley Winters, Eva Ionesco). Le cinéaste s'octroie le rôle principal de Trelkovsky, un employé de bureau qui emménage dans un appartement ayant appartenu à une certaine Simone Choule. Étranger, il n'arrive pas à s'adapter au mode de vie parisien : il a peur de déranger les voisins (les collègues de bureau qui débarquent chez lui), d'être agressé (le mec éméché dans le bar), d'être manipulé (les marchands de tabac), d'être surveillé (la momie dans l'immeuble d'en face). Incapable de faire corps avec une ville aussi anonyme que monstrueuse, Trelkovsky perd sa virilité, son identité et voit son corps possédé par le fantôme de l'ancienne locataire. Plus le récit avance, plus Trelkovski reste figé dans son appartement Icarien pour échapper au monde extérieur. Le spectateur entre dans sa tête au point de ne plus pouvoir supporter ses hallucinations (la cour de la résidence transformée en théâtre de l'absurde où l'on retrouve tous ceux qu'il a tentés de séduire). Avant de revenir au début d'un cercle infernal. Oscillant entre la trivialité bouffonne et l'angoisse intérieure, l'architecture de ce film est inconfortable. Avec trois fois rien (une musique lancinante, des regards bizarres, la manière dont les acteurs se tiennent dans le cadre, Polanski en Anthony Perkins dans Psychose), Le Locataire peut traumatiser ceux qui ont connu les mêmes doutes que Trelkovski : la difficulté de trouver du chaud dans une mégalopole glacée, l'angoisse du matin blafard après une nuit arrosée, le rapport maladroit aux autres qui attendent toujours plus que ce qu'on leur donne et vous oublient une fois que vous ne leur appartenez plus.

 

Fight Club, de David Fincher

3. FIGHT CLUB (David Fincher, 1999)
Par Anne-Louise ECHEVIN
 
Fight Club, de DavidLe narrateur de ce film n'est rien. Il n'a pas de nom, pas d'identité, s'ennuie, et sa seule distraction consiste à acheter des meubles en kit pour son appartement impersonnel. Il n'est qu'un consommateur et, face au vide interstellaire de son existence, il a besoin de trouver une distraction, une raison de vivre. C'est alors qu'il rencontre le charismatique Tyler Durden : beau gosse, la tchatche, et trouvant dans le rejet de la société et de la consommation le moyen de vraiment exister. Tyler et le narrateur vont créer le "Fight Club", qui obtient un succès incroyable. Il s'agit de se battre pour être vivant. Tyler prend vite la tête du Fight Club, s'imposant comme un leader spirituel, un gourou, suivi aveuglement par ses disciples... le narrateur en premier. Parce qu'il est plus facile de projeter celui que l'on voudrait être dans quelqu'un que l'on connait, que de se battre pour se libérer des carcans de la société et devenir la personne que l'on souhaiterait être... Tyler est ainsi l'idéal du narrateur. Mais reste encore une question à résoudre : qui est vraiment Tyler Durden ?
 

 

 

shining, de stanley

4. SHINING (Stanley Kubrick, 1980)
Par Nicolas HOUGUET
 
The shining, de stanleyStanley Kubrick adapte et fait sien le roman de Stephen King en 1980, offrant un rôle iconique à Jack Nicholson. Il met en scène une descente aux enfers, celle d'un écrivain se retirant pendant la saison creuse pour être le gardien d'un hôtel perdu dans la montagne, et profiter de cette période pour écrire un roman. Il est accompagné de sa femme et de son fils, garçon étrange qui a la prémonition du désastre grâce à son ami imaginaire. Pourtant, la famille semble heureuse, classique. Mais dans l'isolement, Jack va peu à peu se laisser gagner par la folie. Cela commence par l'angoisse de la page blanche et ses jeux avec une petite balle qu'il lance inlassablement à travers les grandes pièces. Puis, il éprouve de l'hostilité et de la haine pour sa femme, est la proie d'hallucinations cauchemardesques, écrit la même phrase obsessionnelle répétée à l'infini sur son manuscrit... Cela conduit à la poursuite dantesque de son épouse et de son fils, la hache à la main ("here's Johnny!"). La folie l'envahit graduellement en même temps que ce lieu labyrinthique révèle sa nature maléfique. Kubrick fait presque de cette bâtisse (ses longs couloirs et son labyrinthe qui sert de jardin), le symbole de l'égarement qui gagne son personnage principal. Le dédoublement, le changement de nature et la schizophrénie structurent le récit et la mise en scène.

 

lost highway, de david lynch

5. LOST HIGHWAY (David Lynch, 1997)
Par Romain LE VERN
 
lost highway affFred Madison, saxophoniste, soupçonne sa femme, Renée, de le tromper. Il la tue et se retrouve condamné à la peine capitale. Le film raconte l'histoire de cet assassinat du point de vue des différentes personnalités de l'assassin. Sa structure narrative ressemble une boucle où un homme se substitue à un autre le temps d'un rêve. Petit à petit, c'en devient une évidence : il s'agit d'une autopsie de couple en crise. A travers ce cas de schizophrénie, David Lynch affirme une faculté à nous perdre dans des mondes parallèles et des vertiges métaphysiques, pour accéder à une dimension esthétique que l'on peine à décrire autrement que "Lynchienne". Presque tous ses films reposent sur l'ambivalence des sentiments, la superposition des mondes parallèles, le cauchemar éveillé. Par la variété des lectures qu'il supporte, Lost Highway invite à méditer sur les forces secrètes qui travaillent notre quotidien le plus familier, en posant une question propre à chacun : sommes-nous manipulés par des forces obscures ?
 

 

 

Keane, de Lodge Kerrigan

6. CLEAN, SHAVEN / KEANE (Lodge Kerrigan, 1993/2008)
Par Romain LE VERN
 
Clean, shavenLodge Kerrigan a toujours aimé les marginaux solitaires au seuil de la folie qui veulent échapper à une totale déshumanisation. Ses films racontent leurs errements impossibles avec une ambiance sonore (des silences alternent avec des sons stridents) et une rhétorique visuelle (plan séquence, montage heurté, cadrages bizarres) agressives. Clean, Shaven, son premier long métrage, raconte en apparence deux histoires qui vont finir par se rejoindre. Celle de Peter Winter, schizophrène autodestructeur qui s'est enfui de l'hôpital psychiatrique dans lequel il était interné pour retrouver la fille dont on vient de lui retirer la garde. Non loin (et plus proche qu'on le pense), une autre histoire prend racine : celle d'un inspecteur du FBI qui traque au gré d'indices un serial killer mutilant des fillettes. Le titre Scorsesien n'est pas mensonger : les scènes d'automutilation montrent à quel point le personnage est déconnecté de la réalité si bien que les actes qu'il commet peuvent devenir insupportables au regard. Ce qui est très dérangeant dans Clean, Shaven, qui peut se voir comme une réflexion sur la maladie des apparences, c'est justement le rapport entre ce qui se ressent et ce qui est réel, ce qui est mental et tangible. En somme, les risques de superposer deux univers parallèles. Keane, réalisé par Kerrigan dix ans plus tard, reprend le même principe d'identification. Outre le sujet (l'homme fané et l'enfant disparu), on note une grande ressemblance entre les deux acteurs qui campent vaillamment les protagonistes : Peter Greene (Clean, Shaven) et Damian Lewis (Keane). Le schizophrène de Clean, Shaven cherche un visage disparu à travers des bouteilles de lait, celui de Keane revient à la même heure au même endroit où il a perdu sa fille afin de la retrouver. Dans les deux cas, ils témoignent de la même envie de reformer un souvenir, de revenir à la source d'un traumatisme. Dans les deux cas bis, la dernière image (celle d'un accomplissement, d'une perte ou d'un soulagement) fend le cœur.
 

 

darko
7. DONNIE DARKO (Richard Kelly, 2001)

Par Amélie ERMENAULT
 

donnie darkoSorti en 2001, Donnie Darko est un film complexe dont l'intrigue nous situe dans une petite bourgade middle class de Virginie. Au centre, Donnie Darko donc, un ado brillant mais désaxé, souffrant de somnambulisme et de visions fantasmagoriques. Tout pourrait bien se passer puisqu'il est suivi par un psy qui a décelé en lui tous les symptômes d'une schizophrénie paranoïaque, mais c'est sans compter sur l'emprise morbide de Franck, l'ami imaginaire de Donnie, qui prend l'apparence d'un lapin à taille humaine et au visage effrayant. Lorsque Donnie Darko échappe miraculeusement à la mort après la chute d'un réacteur d'avion dans sa chambre, Franck lui annonce que la fin du monde surviendra dans 28 jours, 6 heures, 42 minutes et 12 secondes... C'est le déclencheur qui pousse Donnie à accomplir une chaîne de méfaits conduisant au dénouement. C'est aussi le déclencheur qui sème le spectateur dans les méandres de valses interprétations. D'un côté, Richard Kelly, scénariste et réalisateur de Donnie Darko, compose son intrigue avec tous les ingrédients (univers parallèles, voyages dans le temps) qui constituent les meilleurs films fantastiques, proches de la science-fiction. De l'autre, il promène le spectateur dans les abîmes du thriller psychologique aux multiples compréhensions. Si l'on suit les délires d'un ado schizophrène, peut-on être omniscient ? S'agit-il d'un rêve qui nous fait tourner en rond ? A-t-on vu le même film ? A-t-on eu une hallucination ? Le regarder une treizième fois nous allègera-t-il d'autres interrogations ? C'est ce qui fait de Donnie Darko un film culte : poser beaucoup de questions, sans jamais offrir une seule réponse.
 

 
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8. SŒURS DE SANG (Brian de Palma, 1973)
Par Jérôme BEALES
 
sisters affHommage appuyé à Psychose et Fenêtre sur cour du maître Hitchcock, le premier thriller de Brian de Palma permet au cinéaste d'affirmer un style et des obsessions qui marqueront la suite de sa filmographie, souvent pour le meilleur (Body Double), parfois pour le pire (L'esprit de Caïn). Il explore brillamment le thème du double à travers les personnages de Danielle Breton (Margot Kidder), et de sa jumelle Dominique. Cette fois, l'utilisation du split-screen - géniale -, n'est pas qu'un gadget mais s'avère le moyen idéal de traduire toute la complexité d'une héroïne trouble au passé mystérieux. La musique lancinante de Bernard Herrmann donne une tension latente à ce thriller psychologique de haute volée, au scénario d'une ingéniosité diabolique. 

 

 

fous d'irene

9. FOUS D'IRENE (Farrelly bros, 2000)
Par Julie DECOTTIGNIES 
 
ireneCharlie (Jim Carrey), flic de son état, est l'archétype du type bien. A ce titre, il s'en prend donc méthodiquement plein la figure chaque jour que dieu fait. Mais ce n'est pas que Charlie ne s'énerve jamais, c'est qu'il ne le fait jamais savoir. Cette colère sans cesse intériorisée va donner naissance à un alter-ego décidé pour sa part à ne laisser personne s'essuyer les pieds sur son uniforme, le redoutable Hank. Hank permet ainsi à Charlie de donner libre cours à ses pulsions, ce qui ne lui gâchera pas forcément autant la vie que de toujours les refouler... Au delà d'un humour tour à tour régressif, cruel ou absurde mais toujours ravageur, porté par un double-personnage et leur interprète ravagé, Fous d'Irène parvient un proposer une vision intéressante du dédoublement de la personnalité, imminent chez tout un chacun dès lors que la société nous force à porter des masques qu'on finit par confondre avec nos vrais visages. Si les frères Farrelly ne se sont pas fait connaître pour leur finesse, ils oublient rarement, derrière un comique qui tend à porter sous la ceinture, de faire preuve d'une réelle inventivité et parfois d'un regard acéré sur la culture qui est la leur. On ne nait pas schizophrène, le monde nous contraint à le devenir, semble démontrer le film. S'il ne nie pas l'aspect souffrance de ce qui reste une maladie, reste qu'il parvient à aborder la schizophrénie via son potentiel comique, un pari tout de même casse-gueule, pour un résultat follement divertissant.
 

China blue

10. EX AEQUO. LES JOURS ET LES NUITS DE CHINA BLUE (Ken Russell, 1984)
Par Romain LE VERN
 
CHINA BAu départ, Les jours et les nuits de China Blue, de Ken Russell, ressemble à une réflexion amusante et provocatrice sur les relations homme/femme. Dès l'introduction, les bases sont posées : l'image est charnue, le verbe cru. Kathleen Turner, c'est Joanna/China Blue : le jour, elle porte l'habit d'une dessinatrice de mode ; le soir, elle enfile une robe bleue et met sa perruque blonde pour tapiner. Sa vie schizophrène est trop mystérieuse pour son patron qui engage Bobby, un détective privé, pour l'espionner. Pendant des jours et des nuits, ce dernier épie Joanna et découvre un univers de dépravation, loin du confort familial. Ce qui est intéressant, c'est que plus ces deux personnages se rapprochent, plus ils se ressemblent : Joanna vend son corps moins pour exaucer ses fantasmes que pour refuser les sentiments ; Bobby se complait dans ce lieu hypersexué pour oublier la frigidité de sa femme. La liberté de Joanna/China Blue est mise en parallèle avec la frustration du couple Bobby/sa femme. Lors d'une scène, un extrait de clip diffusé à la télévision leur sert de reflet. On y voit deux jeunes mariés qui deviennent des squelettes face à l'usure du temps. Un effet de miroir sidérant pour le couple puisque le clip parle à leur place : ce sont eux les squelettes. A l'arrivée, le film ne fonctionne que par ces effets de boomerang, en visant juste même dans l'outrance. La bande-son décline le même thème musical (La symphonie du Nouveau Monde de Antonin Dvorak) d'un bout à l'autre pour provoquer l'ondulation du désir. La présence effrayante d'un prêtre libidineux (Anthony Perkins) qui agresse ses victimes avec un vibromasseur rappelle Norman Bates dans Psychose et montre ironiquement ce qu'il aurait pu devenir. Autrement, malgré une forme excentrique, le récit est construit comme une enquête classique, utilisant les codes du film noir (univers interlope, femme fatale, pirouette finale inattendue). Il était question à un moment donné que Cher joue le rôle principal et que Patrick Swayze interprète celui du détective privé. Le choix de Kathleen Turner semble pourtant indiscutable. 
 

10. EX AEQUO. L'ETRANGLEUR DE BOSTON (Richard Fleisher, 1968)
Par Romain LE VERN 


Etrangleur de bostonDans L'étrangleur de Boston, de Richard Fleisher, plusieurs éléments surprennent : l'utilisation du Cinémascope, les mouvements de caméra, le jeu sur les couleurs et surtout le recours au split-screen (plusieurs scènes ou angles de prises de vue d'une même scène sur un même écran), inédit à l'époque, pour marquer la schizophrénie du tueur le jour et la nuit. Le film tend à l'abstraction dans les vingt dernières minutes en plaçant le spectateur dans sa tête. Dans le sillage de Michael Powell (Le voyeur), Richard Fleisher construit une intrigue en invitant à se méfier des apparences avec deux acteurs hors pair (Tony Curtis - que le cinéaste retrouvait dix ans après Les Vikings - et Henry Fonda). Brian De Palma s'est beaucoup inspiré de son style audacieux et novateur, notamment pour Pulsions, dans lequel on suit un personnage pendant trois quarts d'heure avant de changer brutalement de direction et de révéler l'identité du tueur, à visage découvert. Les films de De Palma et de Fleisher possèdent par ailleurs la même influence : Psychose, de Alfred Hitchcock pour la schizophrénie du serial-killer.  
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