Super production avant-gardiste, financée par un studio égaré dans les récents chamboulements du nouvel Hollywood, Tron restera à jamais une exception, pour ne pas dire une anomalie, dans l'Histoire du cinéma. Si la réception publique de l'époque couvre de justesse les frais monumentaux nécessités par cette œuvre folle, en revanche l'héritage de Tron est à la mesure de son caractère révolutionnaire. Et les délais nécessaires à la fructification de ce legs, permettent de mesurer combien Tron était (trop) en avance sur son époque : bousculant les visions de réalisateurs tels que George Lucas ou John Lasseter, Tron doit attendre l'avènement de l'ère numérique au cinéma pour que le film soit réévalué à sa juste valeur par une audience plus large. Et c'est donc très logiquement au milieu des années 1990 qu'une possibilité de suite est sérieusement envisagée par Disney. Encore trop frileux, le studio hésite à raviver une franchise qui a jadis contribué à plomber son bilan financier, jusqu'à ce que parvienne à la tête de la major les enfants de Tron, dont John Lasseter. La projection au ComiCon de 2008 d'un test finit de convaincre le studio de la validité de cette suite. Car, comme le révélera plus tard le producteur Sean Bailey : « Si le public et la communauté internet n'avaient pas acclamé avec un tel enthousiasme ce test, il y a fort à parier que Disney n'aurait jamais donné son feu vert au film. » Tr2n (le titre provisoire, abandonné ultérieurement au profit de Tron, l'héritage) est donc lancé, pour un budget avoisinant les 200 millions de dollars, marquant ainsi le plus long hiatus de l'histoire du cinéma entre un film et sa suite.

L'architecte
L'auteur de ce test est un total inconnu du grand public : Joseph Kosinski. Les professionnels, eux, ont le jeune homme en ligne de mire depuis plusieurs années. D'ailleurs, ce protégé de David Fincher est très fréquemment convié à postuler pour diriger les plus grosses productions des majors. On rapporte ainsi que les dirigeants de la Warner furent abasourdis par sa présentation du remake de L'Âge de Cristal. Depuis qu'a débuté la promotion de Tron, l'héritage, les plus cinéphiles savent désormais que Kosinksi est le réalisateur de nombreuses publicités, dont les célèbres spots pour Gears of War. Il y a pourtant fort à parier que ce ne sont pas ces spots sympathiques qui font de lui le candidat idéal pour le film. Son parcours tout d'abord (Kosinski a suivi une formation d'architecte) le prédispose à raviver l'univers très graphique et technique de Tron. Car en plus d'être un excellent dessinateur, Kosinski est aussi un infographiste d'exception et, selon ses propres déclarations, se sert de 3ds Max comme de son carnet à croquis. Certains de ses films sont également de véritables galops d'essai pour Tron, l'héritage. C'est le cas notamment du spot pour Nike intitulé Les Jumelles, de l'hommage à Kubrick du spot Ispec (un vrai trip d'architecte pour le coup), ou encore de la publicité Lincoln Effects (Kosinski s'est fait une spécialité des pubs pour voitures). Bref, le jeune homme a manifestement des obsessions et un style très particulier : à la vision de ces œuvres et des derniers films annonces de Tron, l'héritage, un véritable auteur semble faire jour.
Du sang neuf
Habituellement, quand un studio donne sa chance à un nouveau réalisateur pour un blockbuster, il l'entoure de techniciens ultra chevronnés, au risque d'étouffer le débutant sous des chefs de poste trop influents. Dans le cas présent, Disney a eu l'intelligence de faire confiance à Kosinksi jusqu'au bout, soit en lui adjoignant ses vieux collaborateurs (c'est le cas du directeur de la photographie Claudio Moranda, qui s'est depuis fait un nom grâce à Benjamin Button), soit en suivant les conseils de Fincher, notamment pour les effets visuels assurés en majeure partie par Digital Domain sous la supervision d'Eric Barba. Détentrice d'un Oscar grâce à Benjamin Button, l'équipe de DD doit assurer sur Tron, l'héritage un travail encore plus difficile que sur l'œuvre de Fincher : un Jeff Bridges rajeuni, réalisé selon des techniques similaires à celles employées pour vieillir Brad Pitt dans le premier tiers de Benjamin Button. Le grand méchant de Tron, l'héritage, le programme Clu, sera réalisé par le biais d'une tête numérique, interprétée en capture de mouvements par Jeff Bridges, et incrustée au dessus du corps du comédien. « Il s'agit de notre plus grand défi à ce jour » a ainsi admis récemment Eric Barba. Le superviseur de l'animation, Steve Preeg, a quant à lui levé un peu le voile sur les techniques employées, qui repoussent tout ce qui a été fait par le passé : « Nous avons employé quatre caméras (contre une seule sur Avatar - NDR) sur le casque de capture de mouvements de Bridges (qui s'était rasé pour ce tournage), et nous avons amélioré les logiciels écrits pour Benjamin Button. »
Plus judicieux encore, Disney a accepté sur plusieurs postes clefs d'adopter la même logique de casting que sur le premier Tron. C'est le cas notamment du duo de Daft Punk, successeurs logiques de Wendy Carlos qui avait assuré le score du premier film suite à la défection de Supertramp, ou encore du concepteur des véhicules Daniel Simon qui, par bien des égards, évoque Syd Mead, l'un des principaux designers du film original. Natif d'Allemagne, Simon est totalement étranger à l'industrie du cinéma lorsqu'il est embauché par Kosinki. Par contre, il est une star du design automobile, puisqu'on lui doit notamment la résurrection de la marque Bugatti. Et il y a de grandes chances que Daniel Simon devienne une célébrité chez les cinéphages : après avoir terminé le design de véhicules pour Captain America, il vient d'être embauché par Ridley Scott pour la préquelle d'Alien. Adoubée par Syd Mead, qui a chanté les louanges de Simon lors de sa visite sur le plateau, la direction artistique de Tron, l'héritage s'annonce sous les meilleurs auspices. En janvier dernier, l'un des designers du film, Neville Page (Avatar, le gloumoutte de Cloverfield) me faisait une déclaration pour le moins prometteuse : « Je ne prends pas un grand risque en vous assurant la chose suivante : ce qu'Avatar a fait pour la créations d'un univers organique, Tron, l'héritage le réitérera pour la création d'un univers mécanique. »

Dernier cri
Avec un laps de temps aussi conséquent entre le film et sa suite, certaines comparaisons laissent apparaître des évolutions assez absurdes dans l'art cinématographique. Ainsi, alors qu'à l'époque de Tron, le tournage sur plateau virtuel était une audacieuse innovation, il est devenu une marque de productions au rabais, voire, à l'époque où le Cinéma Virtuel vient de faire ses preuves auprès du grand public, une technique obsolète (qui parle encore de révolution à propos de Sin City, 300, de La Menace Fantôme ou de Sky Captain aujourd'hui ?). Par peur de se voir comparer à ce genre de film, l'équipe de Tron, l'héritage a communiqué avec insistance sur le soin qu'elle a apporté à sa captation avec les comédiens : beaucoup de décors ont été construits en dur et, tandis que les prises de vues d'Alice au pays des merveilles ont été bâclées en une petite quarantaine de jours, Joseph Kosinski a mis presque 70 jours pour filmer les séquences sur fond vert et bleu, dans les studios de Vancouver. Plus amusant encore : tandis que les costumes de Tron étaient de simples justaucorps rotoscopés, nécessitant une laborieuse peinture image par image en postproduction pour leur conférer leur aspect luminescent (un travail délocalisé à l'époque à Taïwan et en Corée pour en amoindrir les coûts), les costumes de Tron, l'héritage sont des petites merveilles technologiques, construites par un des plus grands spécialistes du genre, Jose Fernandez. Sa société Ironhead Studio s'est en effet fait une spécialité de ce type de costumes sculpturaux et souples, notamment en travaillant sur un très grand nombre de films adaptés de comics (de Batman, le défi à Thor, en passant par X-Men ou Les 4 Fantastiques). Nanti d'une enveloppe estimée à plusieurs millions de dollars, Fernandez a notamment conçu des systèmes d'illumination autonomes et souples, pour souligner les lignes très graphiques de chaque personnage. Autre spécificité technique du film : son tournage en relief stéréoscopique. C'est avec les fameuses caméras de Vince Pace et James Cameron que Kosinski a tourné Tron L'héritage, et même avec le dernier système de la Fusion, sévèrement perfectionnée depuis le tournage d'Avatar. Ces nouveaux rigs emploient en effet des caméras Sony F35 (contre les F950 sur Avatar), des caméras adoptées par Kosinski et son directeur de la photographie pour leur rendu proche de la pellicule. La lourdeur inhérente au tournage en relief ne plombera jamais le dynamisme recherché par le réalisateur qui, à l'instar de Cameron, exigera de pouvoir tourner à la grue, mais aussi au Steadycam.
Kosinski, l'héritier
Il serait stupide d'attendre de Tron, l'héritage qu'il réitère l'impact de son prédécesseur : Tron reste une exception indissociable de l'époque à laquelle le film a été conçu. S'il est néanmoins déjà acquis que la suite s'est faite dans un respect quasi religieux du film de Lisberger, on peut également espérer qu'elle révèle au mieux la vision d'un nouveau venu très prometteur, au pire soit une brillante œuvre de techniciens ultra chevronnés. Dans tous les cas, les gageures graphiques semblent audacieuses et brillamment tenues : on a hâte d'admirer les effets stéréoscopiques sur ces décors épurés, avec des lignes de fuite claires et cette ambiance graphique noirissime (la photo était si sombre sur le plateau, que Jeff Bridges n'a pas pu assurer son album photo habituel !). D'autant plus que certaines fuites sur le déroulement de la postproduction laissent entendre que Tron, l'héritage bénéficie d'un parrainage pour le moins prestigieux : Kosinksi a eu l'intelligence de soumettre son œuvre au regard expert de son mentor David Fincher, mais aussi aux désormais célèbres cessions de brainstorming du Poet's Loft, réunissant les pontes de Pixar dont John Lasseter, Andrew Stanton, Brad Bird et Lee Unkrich. Et les retours furent si encourageants, que Tron l'héritage a été projeté à tout le staffe de Pixar après cette cession. Cette nouvelle seule suffit à nous rendre l'attente insupportable.
Tron, l'héritage sortira le 9 février 2011.

L'histoire : Sam Flynn, 27 ans, est le fils expert en technologie de Kevin Flynn. Cherchant à percer le mystère de la disparition de son père, il se retrouve aspir[…]
