Par - publié le 31 octobre 2008 à 18h05 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 19h07 - 0 commentaire(s)
Auteur de seulement trois longs métrages en quinze ans, James Gray revient, un an après La nuit nous appartient, avec ce qui se présente sur le papier comme un de ces énièmes drames romantiques new-yorkais, dont le spectateur ressort en ayant oublié tout ce qu’il vient de voir. Pourtant, on n’oubliera pas une seconde de Two Lovers. Il suffit d’une première scène pour comprendre que ça n’a rien d’une nunucherie mais tout d’un somptueux crève-coeur, plus noir désir que rose bonbon, dont on va sortir ébloui comme bouleversé. Comme dans ses précédents films, l’art de James Gray consiste à magnifier avec des éléments très simples une histoire d’amour aux repères éprouvés (l’homme encore adolescent, l’oppression familiale) pour l’élever au rang des passions brûlantes. C’est le plus beau film que vous verrez cette année au cinéma. Il va vous fendre le coeur. Littéralement.



Soyons clairs dès le départ : Two Lovers, c’est le défi le plus audacieux de l’année : magnifier un genre voué aux lieux les plus communs – avec, nouvelle difficulté majeure, une Gwyneth Paltrow en tête d’affiche. C’est aussi et surtout une œuvre personnelle à la fois maladive et dérangeante, obsessionnelle et fiévreuse, où chaque scène ressemble à une épreuve insurmontable et serre de plus en plus intensément le cœur pour in fine le faire exploser. En d’autres termes, une merveille de sensibilité où chacun pleure sans bruit. Où surgit cette rouille intime, cette vérité que l’on cache par pudeur et sur laquelle on peine à mettre des mots. C’est à cela aussi que sert parfois le cinéma. Dans l’urgence de Two Lovers, qui parle – mieux que personne – de tous les symptômes et toutes les guérisons qui forment la courbe des maladies d’amour, un parcours déchirant se dessine. Celui de Leonard, un trentenaire névrosé (Joaquin Phoenix, juste parfait) vivant encore chez ses parents dans une communauté juive new-yorkaise est confronté à un choix cornélien. Ses parents le poussent à fréquenter la fille d’une bonne famille (Vinessa Shaw) pour qu’il soigne ses blessures indicibles et entre dans un monde adulte qu’il refuse en bloc. Non insensible à son charme, il tombe pourtant amoureux d’une autre femme (Gwyneth Paltrow, qui n’a jamais été aussi convaincante), sa voisine entichée d’un homme marié. Dualité entre la raison et le désir dans une sarabande malade qui travaille au corps et au cœur. Ici, chaque plan correspond intimement à un état d’âme, à un frisson érotique ou à l’ébauche d’un sentiment diffus. Et chaque ralenti traduit un moment de panique, une désillusion, une angoisse, une jalousie, un sentiment infinitésimal inexprimable autrement à l’écran.



Comme dans la plus improbable des comédies romantiques (un genre dont le cinéaste retourne malicieusement toutes les conventions niaises) – sauf que ce n’est jamais drôle, jamais frivole et toujours sur la corde raide dépressive, personne ne semble fait pour personne. James Gray enregistre des moments en creux, indécis, qui en disent long sur la solitude intérieure et la curieuse mécanique du désir. Il excelle aussi bien dans la romance comme dans le polar avec au fond la même finalité dramaturgique. Preuve s’il en fallait une que Gray sait sublimer des genres nouveaux par le simple pouvoir de sa mise en scène. Preuve aussi qu’il a tout d’un grand. Son talent ? On le connaît depuis quinze ans et on commençait à désespérer que le cinéaste ne tourne pas plus souvent (on le savait extrêmement pointilleux sur ses œuvres). En signant Little Odessa, son premier long métrage, une histoire de famille et de délinquants d’une maîtrise époustouflante, James Gray ressemblait à une sorte de peintre qui aurait trouvé dans le cinéma un débouché plus vaste pour ses aspirations artistiques et révélait une maîtrise hallucinante de la mise en scène, du scénario et de la direction artistique. A l’époque, il n’avait que 24 ans. Depuis, il a grandi et son regard a évolué.


Avec The Yards, second long métrage, le cinéaste verrouillait sa mise en scène à un découpage strict et puisait toute la dynamique de son histoire dans la nervosité du montage et le jeu de ses acteurs. Pour apporter une référence picturale, il avait demandé à son chef-opérateur Harris Savides de s’inspirer des tableaux de Georges de La Tour, peintre des jeux de lumière ocre et du clair-obscur. Loin des modes et des pressions, Gray confirmait alors une détermination à revisiter les codes du film noir: les hommes agissent et tuent, les femmes attendent et souffrent. Peu éloigné de The Yards dans sa construction, La nuit nous appartient est une nouvelle affaire de famille qui évoque les films réalisés dans les années 50 par Elia Kazan et Nicholas Ray. Sans atteindre l’intensité de ses deux précédents opus, ce film qui risque de remettre au goût du jour le vilain amalgame entre classicisme et académisme possède l’évidence d’une tragédie grecque filmée par un esthète. Une introduction stratosphérique en boîte de nuit sur Heart of Glass de Blondie ouvre ce polar crépusculaire rythmé par des battements de cœur et une scène de course-poursuite sous la pluie (hallucinante). Entre quotidien documentaire, drame psychologique et tragédie classique, James Gray remet sur le tapis ses obsessions : « Avec La nuit nous appartient, je désirais par-dessus tout être classique et réaliste en réaction aux films policiers actuels qui sont souvent détendus, ironiques. Je ne voulais pas que l’on prenne mes personnages pour des guignols qui débitent des blagues à longueur de scènes. L’idée d’adopter ce genre de parti pris ne me rend pas anxieux. Je n’ai pas envie de contredire ma nature : j’aime ce qui est sérieux, j’aime les archétypes, les mythes et tant pis si certains n’y voient que des clichés. Beaucoup d’ailleurs me reprochent d’utiliser des clichés. »



Le cinéaste jouait sur un mode déceptif en accusant cependant quelques faiblesses d’écriture et en contournant le climax attendu (le climax étant la course-poursuite), à la manière d’un William Friedkin lorsqu’il ne propose pas de conclusion et se contente de résumer l’évolution psychologique d’un personnage: « A la fin de La nuit nous appartient, le protagoniste a l’impression de voir sa copine et ce n’est pas elle. Il est totalement dévasté et son âme est au plus bas. Je refuse que l’on puisse penser qu’il a trouvé une quelconque paix intérieure. Ce n’est pas ce que je montre. La nuit nous appartient est une tragédie. C’est triste. Et comme dans toutes les tragédies, ça se termine extrêmement mal. Point. » Two Lovers est une nouvelle tragédie. Mais une tragédie romantique au lyrisme désespéré, toujours déchirant. Ne pas conclure que James Gray négocie là un virage radical dans sa filmographie et qu’il ne reviendra plus vers ses sujets de prédilection : Two Lovers renoue en creux avec les obsessions thématiques du cinéaste (la loi et la pulsion, la famille et l’indépendance) en citant Dostoïevski et Visconti. Ses images, inconsolables, poursuivent longtemps. La pudeur et la simplicité assumée tirent le film vers l’état de grâce : il y a quelque chose d’authentique dans ce drame bourgeois qui suinte la naphtaline, qui creuse, vide, tue... Les premières scènes sont peut-être les plus fortes : avec trois fois rien, elles balancent un lyrisme désespéré à la gueule, une mélancolie camaïeu qui n’en finira pas d’astreindre. Jusqu’à la fin, d’une douleur sans appel, renvoyant comme toujours chez Gray à la morosité des premières images. Comme si, à mesure que le temps s’écoule, le personnage principal piétinait à la case départ, allait vers sa propre extinction, s’enfuyait lentement vers un néant, de la flamme à la fumée. Grand, très grand film.

Romain Le Vern




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