Par Arnaud Bordas - publié le 11 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 11 octobre 2009 à 23h25 - 4 commentaire(s)
Pas de parution régulière, pas de sujet ni de thématique prédéterminés, pas de limite au niveau de la longueur du texte, pas d’obligation de coller à tout prix à l’actualité, cette nouvelle rubrique est la plus libre de toute l’histoire du journalisme. En fait, c’est un peu comme un blog sauf que c’est pas un blog, c’est une sorte de gros fourre-tout un peu pagailleux mais plein d’entrain. Un joyeux bordel quoi ! Quand ça lui chante, Arnaud Bordas viendra donc nous parler de quelque chose qui l’interpelle, qui le chiffonne, qui le travaille, qui le remplit de joie ou qui lui donne de l’urticaire, le tout sur un ton très gonzo.



Il y a un peu plus d’une semaine, le 3 juin, l’acteur David Carradine était retrouvé mort dans un hôtel de Bangkok, en Thaïlande. Il avait 72 ans. Suicide, jeu érotique ayant mal tourné ou meurtre ? Impossible de savoir ce qui s’est réellement passé pour l’instant, et il est d’ailleurs fort probable qu’on ne sache jamais la vérité exacte sur cette sombre histoire. Bon, enfin, voilà quoi, Kwai Chang Caine s’en est allé et quelque part, ça fait quand même un peu bizarre. Le bonhomme avait eu son heure de gloire dans les années 70, avec le succès de la série Kung-fu, mais aussi avec des rôles importants chez Martin Scorsese ou Ingmar Bergman, puis il était rentré dans l’enfer de la série B (voire Z), enquillant films bis, séries TV crapoteuses et autres panouilles où l’on remarquait toujours sa vieille trogne de reptile fatigué. C’est évidemment Quentin Tarantino qui le relance en 2004 avec le rôle-titre de son monstrueux Kill Bill, qui restera sans doute la plus grande composition de l’acteur. Un rôle nourri par toute la filmographie de Carradine, de ses films les plus prestigieux aux plus sombres nanars. Une fois de plus, Tarantino s’était emparé d’une icône de la série B et l’avait transformée en quelque chose d’autre, pour mieux la magnifier.



Et maintenant que j’ai pu tirer un dernier coup de chapeau à David Carradine, j’en viens à l’objet de ce papier : Quentin Tarantino. Ce que je viens de dire sur ce que le cinéaste a fait avec l’image de son acteur résume parfaitement sa carrière. En effet, le réalisateur de Reservoir Dogs aura passé son temps à reprendre tout ce qu’il aimait dans le cinéma populaire, le cinéma de genre et les films d’exploitation pour mieux le régurgiter à SA façon. Or, depuis quelque temps, j’entends de plus en plus autour de moi (comprenez : dans les milieux cinéphiles, parmi les spectateurs que je fréquente et les critiques que je lis, dans la presse ou sur Internet) un discours un peu gonflant sur Tarantino : on semble reprocher au bonhomme de ne pas nous donner ce qu’on attendait. Je m’explique : par exemple, lors de la projection d’Inglourious Basterds à Cannes, j’ai capté beaucoup de retours déplorant le fait qu’il ne s’agissait pas d’un vrai film de commando, ni d’un vrai film de guerre au sens historique du terme puisque l’Histoire y était quelque peu malmenée. Je n’ai pas encore vu le dernier opus de Tarantino mais il me semble que ceux qui sont allés le voir en espérant The Expendables ou Un pont trop loin se sont fourré le corps entier dans l’œil (si si, c’est possible, avec un peu de souplesse).


Personnellement, j’adore Tarantino, parce que, au-delà du showman médiatique quelque peu crispant que l’on connaît (voir sa prestation ridicule de derviche tourneur aux côtés de Mélanie Laurent lors de la montée des marches, à Cannes), voilà un cinéaste qui n’a peur de rien et dont les films sont à la fois complètement personnels et totalement libres. Tellement libres que, lorsque je m’assois dans la salle de cinéma pour les découvrir, j’ai le sentiment que n’importe quoi va pouvoir débouler sur l’écran. Avec Tarantino, tout peut arriver, et c’est précisément ça qui est excitant dans son cinéma. Et pourtant, les geigneurs habituels (qui sont aussi des brûleurs d’idoles vu qu’il s’agit bien souvent des mêmes victimes de la mode qui ont encensé Tarantino à l’époque de sa Palme d’or) y vont à coups de marteau, prétextant que le réalisateur a une trop grande gueule et qu’il annonce des choses qu’il ne fait pas. Seulement voilà : Reservoir Dogs n’a jamais été un film de braquage, ni Pulp Fiction un roman de gare, ni Jackie Brown un blaxploitation, ni même Boulevard de la mort un slasher. Tarantino a mis la main sur ces genres, leur a éventuellement rendu hommage mais les a surtout brutalement détournés pour mieux les plier à son style et à son univers.



Bref, voilà un gars puissamment créatif, qui s’inspire de ce qu’il aime pour créer quelque chose de neuf (et qu’on ne dise pas qu’il n’a rien créé de neuf, les bataillons de sous-tarantinades qui polluent les écrans et les bacs vidéo depuis une quinzaine d’années, ainsi que l’adjectif « tarantinesque », sont là pour prouver qu’il a marqué son époque au fer rouge), et voilà qu’on l’accuse de ne pas donner dans la photocopie servile. C’est quand même dingue ! En fait, j’y vois là la collusion inédite des cinéphiles distingués, qui ne supportent plus que Tarantino anoblisse des genres triviaux et qui préfèreraient le voir tourner d’authentiques navetons directement distribués en vidéo, et des bisseux intégristes, qui en ont plein le cul que le réalisateur vienne piller les petites pelloches qu’ils vénèrent pour en faire de grands films furieux et opératiques qui leur apparaissent comme autant d’objets impurs et sacrilèges. Dans les deux cas, il s’agit d’un réflexe de meute assez puant parce qu’il dénie au cinéaste sa liberté de créer et de faire ce que bon lui semble. Et dans cette rhétorique castratrice, le reproche qui revient le plus souvent est sans aucun doute le trop-plein de dialogues et les bavardages soulants qui peuplent les films de Tarantino. Là encore, on reproche à Tarantino ce qu’il cultive depuis son premier film et ce qui définit le style et le tempo de son cinéma. Reprocher à Tarantino ses nombreux dialogues, c’est comme reprocher à John Ford ses cow-boys et ses chevaux. Ça n’a pas de sens. Alors foutez-lui la paix, par la sainte culotte de Dieu !


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