Par Julien DUPUY - publié le 23 novembre 2009 à 15h19 ,
MAJ le 26 novembre 2009 à 09h32 - 0 commentaire(s)

Retour en force pour l'un de nos plus prometteurs jeunes réalisateurs, Éric Valette, que l'on avait un peu perdu dans son escapade outre-Atlantique. Que les défenseurs de ses courts et de Maléfique se rassurent : Une affaire d'État confirme tous les espoirs que l'on pouvait placer en lui.
 
Qu'avez-vous fait depuis la sortie de Maléfique, il y a six ans ?
J'ai tout d'abord tenté de développer plusieurs projets en France. Il y avait un film sur l'affaire Clearstream intitulé La Boîte noire (basé sur les travaux du journaliste Denis Robert - NDR), avant que ça ne devienne un film de Richard Berry qui n'a aucun rapport (rires). J'ai également développé un scénario de western qui s'appelle Dark Guns, qui n'est pas parvenu à être financé à l'époque mais qui est toujours dans les tuyaux. Et puis, parce qu'au bout d'un moment il faut faire des films et pas seulement les développer et rencontrer des gens, je me suis retrouvé avec un agent américain. Maléfique avait bien fonctionné aux États-Unis dans le milieu professionnel, même s'il n'a jamais été distribué là-bas. Et donc, comme beaucoup de réalisateurs français affiliés au genre, je me suis retrouvé à la tête d'un remake d'un film d'horreur japonais qui s'appelle One Missed Call. Ce film s'est très bien passé en termes de pré-production et de tournage, mais c'est devenu une catastrophe en postproduction, comme souvent là-bas. À l'exception d'Alexandre Aja, je crois que les autres expatriés français peuvent également en témoigner. Et je ne parle pas d'une personne comme Yann Samuel qui en a bavé tout du long sur My Sassy Girl (remake d'un triomphe du cinéma coréen, avec Elisha Cuthbert - NDR).
 
Comment expliquez-vous le fait que One Missed Call se soit si mal passé ?
Quand on travaille avec trois producteurs qui, déjà, ne sont pas d'accord entre eux, qui sont là pour des motifs divergents et qui possèdent des cultures très différentes, et quand en plus il faut gérer chez ces producteurs plusieurs exécutifs qui sont souvent en compétition, vous vous retrouvez dans un système qui est le nivellement par le plus petit dénominateur commun. Mais je ne crache pas dans la soupe non plus : j'allais là-bas en connaissance de cause. Je ne vais pas faire la pleureuse qui va à une partouze et se plaint parce qu'elle s'est fait toucher le cul (rires).
 
Quand avez-vous commencé à travailler sur Une affaire d'Etat ?
J'avais lancé ce film avant de partir aux États-Unis, en 2003. Suite à One Missed Call je suis rentré en France quelques semaines. Une affaire d'État était alors sur le point d'être lancé, mais les disponibilités des comédiens risquaient de décaler le tournage de dix mois. J'ai reçu alors un appel d'un producteur allemand que j'avais croisé aux États-Unis, et qui m'a dit : « J'ai ce projet, Hybrid, je t'en avais brièvement parlé. Tu m'avais dit que tu aimais bien les films d'action, et c'est prêt à tourner : on a l'argent, c'est un "pay or play" (on me versait mon salaire quoiqu'il arrive), ça t'intéresse de venir ? » Je n'avais jamais fait de l'action avec des bagnoles, ça m'excitait terriblement, j'ai donc accepté. Mais j'ai exigé de pouvoir quitter le film fin juin 2008, pour assurer la préparation d'Une affaire d'État. Nous avions donc un deal très précis niveau planning : j'ai tourné le film dans les temps impartis, j'ai livré mon montage, je suis reparti en France. Et après, ils ont remonté et re-trafiqué Hybrid. Ils n'ont pas retourné en revanche.
 
Où en est Hybrid alors ?
Je n'en sais rien !
 
C'est fou !
Oui (rires), je ne sais même pas s'ils ont testé le film ou pas.

 

Une affaire d'Etat
 
Comment se fait-il que ce film, qui semble très simple dans ses objectifs, ne soit pas encore exploité ?
En fait, je sais qu'ils aimeraient bien sortir le film au cinéma, car Hybrid est un peu cher pour un direct-to-DVD (une dizaine de millions de dollars de budget - NDR). Mais ça reste un film purement de genre : vous n'avez pas d'acteur porteur, ce n'est pas incroyablement pyrotechnique, et donc le sortir en salles n'est pas évident, en tout cas c'est plus compliqué qu'il y a cinq ou dix ans.
 
Ce n'est pas frustrant d'être à ce point détaché de la vie de son film ?
Non, j'ai totalement assumé ça, parce que si je prenais Hybrid trop à cœur, j'allais me faire mal. Donc là, j'attends de le voir terminé.
 
J'imagine aussi que ça vous permettait de vous « laver » de l'expérience de One Missed Call...
Oui, c'est ça aussi. Je pense que si j'avais lâché One Missed Call en postproduction, ce que je n'ai pas fait, j'aurais beaucoup moins souffert. Sur Hybrid, je leur ai donné mon film en leur laissant toute latitude. Pour la peine, ce film a été fait dans une optique très série B : tourné en 28 jours, à deux équipes...
 
Qu'est-ce que ces deux films vous ont apporté en tant que réalisateur ?
C'est une question que l'on me pose souvent, mais je crois qu'ils m'ont juste appris à tourner. Le fait que je tourne aux États-Unis, en Roumanie, en Italie ou ailleurs, c'est l'expérience qui est formatrice, pas le fait de tourner dans tel ou tel pays.
 
Vous aviez donc les mêmes rapports avec vos équipes, qu'elles soient françaises ou américaines ?
Oui, ça ne change rien. En revanche, j'ai beaucoup appris à optimiser le tournage avec deux, voire trois ou quatre caméras même. Et ça m'a beaucoup aidé sur Une affaire d'État. Dans le cas contraire, nous n'aurions jamais pu tourner le film en aussi peu de temps. Comme sur mes films américains également, Une affaire d'État était monté pendant que nous tournions, ce que je trouve formidable. Enfin, j'ai tourné Hybrid en HD, avec la caméra Red One, et c'est durant ces prises de vues que j'ai décidé d'employer la même caméra pour Une affaire d'État. Je crois même que nous sommes parmi les premiers en France à tourner avec cette caméra qui est géniale et qui nous a permis d'économiser beaucoup de temps.
 
Et qu'en est-il de la prise en considération du jugement du public, et de sa compréhension du film, choses primordiales aux États-Unis ?
J'avais déjà fait des projections tests à l'époque de Maléfique. Mais c'est vrai que je l'ai développé encore plus sur Une affaire d'État, parce qu'il s'agissait d'une histoire bien plus compliquée que celle de Maléfique. Il y avait quantité de décisions à prendre, que nous ne pouvions pas trancher juste moi, mon monteur et le producteur dans la salle de montage. Donc j'ai été assez méthodique : j'ai organisé une projection test de douze personnes, des amis d'amis que je ne connaissais donc pas directement. Il s'agissait malgré tout d'un public susceptible d'aller voir ce genre de film au cinéma, ça ne m'intéressait pas d'avoir l'opinion du public de Danièle Thompson. Je leur remettais ensuite un questionnaire type que j'avais rédigé, et j'avais une longue discussion avec eux sur ce qu'ils avaient compris ou pas.
 
Qu'en est-il ressorti ?
C'était souvent l'ordre des séquences qui était en cause. En faisant des inversions, les choses refaisaient sens... À l'inverse, il fallait faire attention à ne pas être trop redondant ou explicatif. Il ne fallait surtout pas avoir un récapitulatif tous les quarts d'heure, comme dans un épisode de X-Files... Bref, on essayait d'être intelligents dans notre façon de poser les questions aux gens et de ne pas nous cloisonner sur le plus petit dénominateur commun comme aux États-Unis. Par exemple, il aurait été stupide d'essayer de simplifier des choses qui doivent rester complexes.

 

Une affaire d'Etat
 
Et sur ce genre de film, on peut se permettre de perdre par instant son public...
Oui, le seul risque, c'est que ça énerve les gens de se sentir perdus. Mais s'il n'y a pas de frustration, c'est une chose avec laquelle on peut s'amuser... L'expérience globale doit rester divertissante, c'est l'impression générale qui prime.
 
Pour terminer sur cette expérience outre-Atlantique : est-ce que le fait d'avoir travaillé aux États-Unis a modifié la façon dont les gens vous percevaient en France ?
Je suis revenu en France, personne ou presque n'avait vu ce que j'avais fait aux États-Unis. En revanche, j'avais désormais l'image d'un mec sérieux, professionnel, qui pouvait gérer une grosse équipe et un budget important. Je n'étais plus un geek coincé entre quatre murs en carton-pâte et qui refaisait Lovecraft dans les toilettes. Mais je crois que ça, c'est vraiment le cas pour tout le monde.
 
Ce qui n'est pas vraiment normal...
Ah mais c'est même complètement dément, il n'y a aucune rationalité là-dedans ! Mais beaucoup de choses ne fonctionnent que sur l'image. Ce n'est pas ce que vous faites, mais l'impression que vous donnez qui semble primer.
 
Dans notre seconde partie : Éric Valette parle de la conception d'Une affaire d'État : « C'est mon film le plus personnel. » ; « Ce budget ne me satisfaisait pas » ; « Le problème est venu des chaînes hertziennes. » ; « Les flics nous ont dit que leur réalité dépassait souvent notre fiction. »... > Lire la seconde partie
 
Propos recueillis par Julien DUPUY
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