Suite de notre entretien avec le réalisateur du formidable Une affaire d'État. Dans la première partie, Éric Valette est revenu sur les six ans qui séparent son dernier film de l'œuvre qui l'a révélé, Maléfique. (Cliquez ici pour retrouver la première partie)
Y a-t-il des restes de vos autres projets, je pense en particulier à La Boîte noire, dans Une affaire d'État ?
Il y a en fait plus de restes du western que de La Boîte noire. Sur ce dernier film, ce qui m'intéressait, c'était de sensibiliser les gens à des choses qu'ils ne connaissaient pas à l'époque, à savoir Clearstream. Or, sur les thèmes politiques d'Une affaire d'État, comme la Françafrique par exemple, nous parlons de sujets qui ont été pas mal évoqués dans les médias. On n'a pas ambition d'éduquer les gens avec ça. En revanche, il reste pas mal du ton western : les mouvements du progrès sur les gens rivés sur leurs principes, le nouveau monde politique qui dévore le vieux, la shérif qui vient mettre le bordel...
Au final, qu'est-ce qui vous attire dans le thriller politique et dans ces récits à la James Ellroy ?
C'est que l'on peut montrer un monde dans des zones de gris. Chaque personnage a raison de faire ce qu'il fait, et ce qui m'intéresse en tant que réalisateur, c'est de défendre chacun des personnages et qu'on puisse les comprendre et se projeter en eux. L'univers de la corruption politique permet de cristalliser des choix moraux que les personnages doivent faire. On retrouve dans tous ces récits la question de la morale, qui est également la question centrale du western et qui est, à mon sens, passionnante à aborder en tant que réalisateur. Moi, j'adore entraîner les spectateurs avec des personnages qu'ils vont de prime abord détester, mais qu'ils vont apprendre à apprécier, voire à aimer à mesure que le récit progresse.
Parlons de l'écriture du film, qu'on imagine laborieuse...
Ah, c'est simple : ça nous a demandé trois ans de travail...

Comment aborde-t-on ce genre d'adaptation ? On ne peut se laisser déborder par la continuité narrative. J'imagine donc qu'il faut dresser des organigrammes, dégager clairement les croisements des points de vues...
En premier lieu, j'ai lu le roman deux fois : une fois pour le plaisir du récit, une seconde fois pour en dégager la structure. Ainsi, dès ma première réunion avec les deux scénaristes, Alexandre Charlot et Franck Magnier, j'avais déjà une vision assez claire de ce que je voulais abandonner et de ce que je voulais garder. Il fallait surtout que notre film tienne des promesses qu'un roman n'est pas forcément obligé de tenir. Je m'explique : le personnage de Nora devient, dans le roman, spectatrice dès le moment où elle est affectée aux R.G. Ça marche parce qu'un récit romanesque peut être très cérébral. Mais dans un spectacle de cinéma, il faut engager physiquement le personnage, surtout dans le cadre d'un thriller. Je voulais donc remettre les concepts du roman sur les rails du thriller. C'était peut-être formater le récit un peu plus, mais j'assume pleinement cette décision. L'écriture en elle-même est très technique : la méthode des post-it et du grand tableau blanc est fortement utilisée (rires). Ce n'est pas évident, mais c'est passionnant.
Vous avez eu des échanges avec la romancière ?
Non, pas du tout. Elle a découvert le film à la projection équipe, et était très heureuse du résultat. Elle ne s'est jamais montrée trop protectrice envers son œuvre et a parfaitement compris les changements que nous avons apportés. Elle était à la fois troublée et enchantée par le film.
Pourquoi avoir abandonné le titre original du roman, Nos Fantastiques Années fric ?
Nous avons décidé de le changer très, très vite. Déjà, contrairement au roman, nous n'étions plus dans les années Mitterrand, donc le titre ne me semblait plus pertinent. Ensuite, il était difficile d'identifier ce titre comme celui d'un thriller. Il aurait pu tout aussi bien s'agir d'une comédie avec des jeunes qui essaient de faire fortune dans les années 1980, un truc dans l'esprit de Mes Meilleurs copains. Après, nous avons hésité avec pleins d'autres titres, comme Mort pour la France, Cellule de crise, etc. Pour être tout à fait honnête, je ne suis pas à 100% satisfait de notre titre. Mais au moins il n'est pas à côté de la plaque.
Le budget est étonnamment bas.
Oui, nous avions un peu moins de 4 millions d'euros et 35 jours de tournage. C'est le prix d'une comédie moyenne gamme, qui se passerait dans une maison normande, avec un couple qui serait à la tête de familles recomposées, et tout le monde se réunit à la fin parce que c'est l'anniversaire de quelqu'un (rires). Ce budget ne me satisfaisait pas : il m'aurait fallu 8 ou 10 millions pour faire correctement le film. Mais le problème est venu des chaînes hertziennes. Très naïvement, j'ai pensé au début du montage financier que nous faisions un film grand public, très populaire, comme lorsque dans les années 1980, je pouvais voir sur TF1 en prime-time un thriller politique réalisé par Boisset, Verneuil ou Lautner. On avait un peu d'action, du suspense, Dussollier, etc. Mais aujourd'hui, tout est tellement calibré que l'on s'est retrouvé face à des sortes de quotas officieux. Nos interlocuteurs nous disaient : « Cette année, on a déjà fait Secret Défense, donc vous arrivez trop tard ». Malheureusement ils ne diront pas ça des comédies. Et puis, on a aussi reçu des retours de certains services cinéma, comme TF1 par exemple, qui ne comprenaient pas à quoi servait le personnage de Fernandez, et qui voulaient donc réduire ses séquences. Mais moi, je ne voulais pas transiger là-dessus : si ce personnage n'était plus dans le film, je ne m'y retrouvais plus. Au final, il a donc fallu réécrire le scénario pour concentrer les décors, rentabiliser au maximum les espaces, pour que les liens entre les différentes étapes de l'enquête soient raccourcis, voire fusionnés. Et puis nous avons dû tourner très vite. Il fallait que nous parvenions à enchaîner une trentaine de set-up (mise en place pour le tournage d'un plan - NDR) par jour...

Ce qui est extrêmement réussi dans le film, c'est la façon dont la mise en scène, et notamment le jeu sur les décors, parvient à rendre digeste cette succession de scènes dialoguées très chargées en informations...
J'ai choisi ces décors parce qu'ils étaient intéressants cinématographiquement, dans la mesure où ils faisaient sens. Ce sont des duels ces dialogues, des séquences d'action, ce ne sont pas des têtes qui parlent.
S'il me semble évident que le film fait l'effort d'être, si ce n'est atemporel, du moins apolitique, il y a deux rapports directs avec les années Mitterrand : la BNF tout d'abord, et le comédien qui incarne le Président...
Sur la Bibliothèque, ça n'est pas innocent. C'était un petit clin d'œil au roman qui se déroule donc clairement sous la présidence de Mitterrand. Et surtout c'est un super beau site qui n'a pas souvent été filmé dans le cinéma français... En revanche, pour le comédien, c'est totalement fortuit. Nous avons beaucoup galéré pour la distribution du personnage du Président : trouver un comédien qui apparaisse aussi brièvement, dans une scène aussi importante était très dur. Nous avons envisagé plusieurs guests célèbres, sans en trouver. Et j'ai finalement demandé à Thierry Frémont s'il pouvait me conseiller un solide acteur de théâtre capable d'endosser ce rôle. C'est donc Thierry qui m'a proposé d'employer Philippe Magnan. Le souci, c'est que Philippe m'a alors appris qu'il venait de jouer Mitterrand dans L'Affaire Farewell. Il était néanmoins d'accord sur le principe pour tourner avec nous, mais il a demandé avant l'autorisation à Christian Carion. Sur photo, je n'avais pas décelé cette ressemblance avec Mitterrand, ressemblance que nous n'avons pas du tout entretenue d'ailleurs, contrairement à L'Affaire Farewell où il est pas mal grimé... La représentation du Président au cinéma est une chose compliquée. Et avec le recul, je me dis qu'avec une célébrité dans le rôle, les gens seraient sortis du film.
Avez-vous beaucoup lutté pour conserver l'aspect atemporel du film ?
Déjà les personnages ont des téléphones portables et Internet, mais ça s'arrête là. Je savais que nous devions être dans un contexte contemporain, sans déterminer la décennie précise : le film pourrait se dérouler dans les années 1990, 2000, ou plus tard. Après, j'ai surtout beaucoup discuté avec la costumière, notamment pour les costumes de Rachida Brakni : je refusais qu'elle porte une veste en cuir. Nous avons donc opté pour une veste plus années 70, mais qui peut très bien être à la mode aujourd'hui.
Pourquoi l'atemporalité ? Pour éviter le côté « film à thèse » ?
Oui, exactement. Mais aussi parce qu'ainsi, ce que nous racontons montre aux téléspectateurs que cette histoire s'est déroulée, se déroule encore et peut se dérouler dans les prochains années. C'est sans fin...
Avez-vous fait des recherches ?
Oui, nous avons fait lire le scénario à des gens de la crim, des gendarmes aussi, qui pouvaient nous donner des précisions sur certaines procédures, certains aspects pratiques de leur quotidien. Nous avons retenu ce qu'ils nous ont dit quand ça pouvait nous servir de façon dramatique. Très souvent, ils nous ont dit que nous n'étions pas loin de leur quotidien, et même que leur réalité dépassait souvent notre fiction. Cependant, je tiens à dire que je n'aime pas les films qui se cachent derrière les spécialistes ou leurs recherches. La seule question que je dois me poser, c'est la crédibilité de mon récit. Souvent, ces recherches ne sont que des armes de « non discussion massive » (rires). Il faut plus de licence poétique que ça...
Ces consultants devaient être touchés par le personnage de Rachida Brakni.
Je crois que certains étaient effectivement contents de voir un personnage de flic qui venait de la banlieue, mais qui n'était pas le meilleur ami de la banlieue pour autant. Je ne voulais pas en faire un bon samaritain, un éducateur social « touche pas à mon pote » politiquement correct. Moi je voulais une Bronson, qui apprend à naviguer et à plus écouter sa jugeote que ses tripes. Pour moi, si elle votait, elle votait à droite, c'était clair.
Quand est arrivée la chanson du Retour de Ringo ?
Tout de suite. Je savais que ça serait la chanson de Bonfils, parce que j'adore cette chanson et aussi pour son magnifique ton mélancolique. En revanche, c'est mon monteur qui a eu l'idée de poursuivre la chanson sur toute la scène dans la gare d'Austerlitz, que je visualisais plus dans l'esprit très sec de Melville, avec juste le son des annonces. Maintenant, avec cette musique, cette séquence décolle vers quelque chose de plus flamboyant, de plus latin. Je me suis d'ailleurs aperçu a posteriori, que le film est de plus en plus cinématographique et lyrique à mesure qu'il progresse. J'en suis très heureux.
Vous semblez vous être beaucoup projeté dans le personnage de Gérald Laroche...
C'est mon Jean-Pierre Léaud, Laroche (rires). Mais c'est vrai qu'Une affaire d'État est mon film le plus personnel. Il y a aussi, jusqu'à un certain niveau, beaucoup de moi dans le personnage de Fernandez.
Quels sont vos projets ?
Je travaille sur un film qui est un Fugitif à la française, avec un braqueur qui poursuit un tueur, et le braqueur est lui-même traqué par la police. C'est un vrai film d'action à une dizaine de millions d'euros. Nous sommes en plein casting et ça devrait se tourner au printemps prochain. On devrait y voir une France que l'on voit assez peu dans le cinéma français : les hameaux, les lotissements, etc. Ça rejoint une certaine idée du cinéma populaire, notre cinématographie va enfin quitter un peu la Normandie et Paris (rires).
Propos recueillis par Julien DUPUY

L'histoire : A la suite de l'explosion d'un avion chargé d'armes au-dessus du Golfe de Guinée, les destins de plusieurs personnages s'entrecroisent : Victor Bornan[…]
