Avec
la Valse de Bachir nous revient en mémoire l’une des plaies les plus sanglantes de l’Histoire humanitaire des trois dernières décennies : le massacre des camps palestiniens et musulmans de Sabra et Chatila. Comparable dans son expression macabre au carnage d’Halabja perpétré par un dictateur irakien inconscient, cette page funèbre de l’histoire récente des luttes israélo-arabes reste un drame innommable et plus encore insupportable. Insupportable parce qu’il va à l’encontre des règles même de la guerre. Effroyable parce qu’il a posé la question d’une action indirectement permise par l’Etat Israélien, action qui vit l’assassinat abject de plusieurs centaines de femmes et d’enfants innocents.

Perpétrée le 16 septembre 1982 après un bombardement soutenu effectué la veille, la tragédie qui se dessine alors jettera un voile noir sur l’action de l’Etat hébreux et plus encore de ses généraux. Sans toutefois que des preuves manifestes n’existent. En effet, en encerclant des camps de réfugiés au sud de la frontière libanaise empêchant ainsi les milliers de personnes rassemblées par les circonstances de s’enfuir, l’armée israélienne mit en place sans le vouloir ni réellement le savoir les conditions d’une éradication sans merci organisée par les franges phalangistes des milices chrétiennes du Liban. Défiant les lois internationales, violant les règles les plus élémentaires visant la protection des populations civiles, ce qui se passera ce triste jour combinera tout ce que l’homme peut commettre de plus abominable en temps de conflit.

Viols, exactions, exécutions sommaires se multiplièrent et sans que l’on puisse recenser le nombre exact de victimes – entre 700 et plus de 3000 suivant les sources -, la communauté internationale choquée qualifia cet acte des noms les plus forts avec des mots qu’on pensait ne plus devoir utiliser. Ainsi, si une procédure visant à reconnaître un crime contre l’humanité fut vainement conduite en 2003, la plus étonnante appellation reste le qualificatif de génocide communément retourné contre l’Etat hébreux cependant sans réelle suite. Ce dernier tenta d’ailleurs un exorcisme et une explicitation salutaires des responsabilités via la commission Kahane, finissant de démontrer l’horreur absolu qui se déroula ce jour-là et d’esquisser les quelques responsabilités à déterminer.

Si dans ces lignes, nous nous garderons d’exprimer une quelconque position critique pour tenter de nous limiter aux simples faits que l’Histoire a su reconstituer, on ne fera néanmoins pas l’économie d’un rappel bref mais le plus satisfaisant possible de ce qui se déroula cette funeste journée. S’inscrivant dans le plan de reconquête de la Galilée et de la guerre qui ensanglantait le Liban depuis 1975, le drame de Sabra et Chatila succède à des massacres qui eurent lieu de part et d’autre. Tous confessionnels (Damour ou celui du camp de Tel Zaatar en aout 1976…) ces derniers ne cessèrent de se multiplier jusqu’au carnage qui toucha ses deux camps.
Un sinistre déroulement dans un contexte immaîtrisableDepuis le 25 juillet 1982, Beyrouth est entièrement encerclée par l’armée israélienne alors que le pays est occupé depuis bientôt un mois. Un peu moins d’un mois plus tard, Bechir Gemayel, un dirigeant chrétien est élu président du Liban. Le pays semble donc parti pour recouvrer sa pleine souveraineté et pense avoir vu partir les forces syriennes et palestiniennes qui justifiaient l’intervention de Tsahal dans la région. Hélas, le mardi 14 septembre, le nouvel homme fort du Liban est tué dans un attentat, reconditionnant l’action de l’Etat hébreux. L’ordre est alors donné de reprendre Beyrouth sans toutefois toucher ni pénétrer les camps de Sabra et Chatila où sont stationnés et vivent des réfugiés palestiniens. Cependant durant la période qui va suivre, des combattants palestiniens ouvrent le feu sur les hommes de Tsahal, qui ripostent laissant toutefois le soin aux hommes des forces libanaises - les Phalangistes - le soin de pénétrer dans les camps Il est alors convenu que sous les ordres d’Elie Hobeika, des forces libanaises seront chargées de rétablir l’ordre dans ces derniers lieux. L'opération destinée à faire le vide commence alors le 16 septembre 1982, à 18 heures.

Et c’est là que se produit l’horreur, les israéliens sans réel retour du terrain laissent les phalangistes œuvrer dans les lieux sus dits. Le massacre s’annonce et ce n’est que deux jours plus tard après le retrait de ces derniers que l’abomination est découverte par les humanitaires de la Croix rouge et des journalistes. L’émotion sera à son comble et ce n’est que plus tard que l’on saura réellement ce qui s’est passé même si certaines zones d’ombre demeurent encore.
Pourquoi Valse avec Bachir ?«
Selon moi, la responsabilité directe du massacre n'incombe pas aux soldats israéliens, c'est un fait bien connu et il n'y a aucun débat à ce sujet ; il est le fait des alliés chrétiens d'Israël (...). Mon film n'est pas une enquête visant à déterminer qui, parmi les leaders israéliens ou dans l'armée, savait qu'il se produisait un massacre. »
Ari FolmanAinsi, donc se clôt l’un des plus sanguinaires chapitres de la lutte opposant chrétiens et musulmans, mais aussi indirectement palestiniens, libanais et israéliens pour leur souveraineté et la paix. Et c’est justement ce qu’exorcise Ari Folman dans son excellent
Valse avec Bachir, le point d’orgue d’une tension qui conduit à l’inexplicable et à l’insupportable. La mort en masse d’innocents massacrés pour ce qu’ils sont. En cela donc
Valse avec Bachir ne rassemble pas les moments d’une tragédie sans nom ni ne mène la chasse aux responsables, il étaie simplement le ressenti d’un homme et d’un artiste qui transforme la matière de sa mémoire pour en dire toute la force par le truchement de l’animation et du médium.