A l’heure où les illustres femmes de ce monde subliment de leur présence nos écrans, il est une tendance qui interpelle depuis toujours, celle qui vise à faire des reines, les personnages par excellence d’une comédie de mœurs qui allierait à la fois le faste romantique, la verve romanesque et le goût historique de chacun pour le tragique. En effet, entre
The Queen, les deux volets portant sur Elisabeth et Deux sœurs pour un roi, le cinéma semble renouer depuis quelques années avec une ambition, celle de nous raconter l’immodeste et très compassé quotidien des têtes couronnées. Ainsi, la sortie prochaine de Victoria : les jeunes années d’une reine s’inscrit-elle dans la même veine et nous pousse à nous demander ce qui fait de ces dernières, les parfaits et récurrents sujets de plus en plus de comédies historiques. Dès lors, une seule solution semblait possible, celle qui consistait à s’arrêter sur la dernière en date à savoir la grandiose reine Victoria.
Pourquoi Victoria ?Ayant demeuré plus que quiconque sur le trône d’Angleterre, Victoria marque tout d’abord son époque par la longueur ininterrompue de son règne de soixante-trois années entre 1837 et 1901, et s’inscrit au cœur de la période qui fut assurément la plus prospère de toute l’histoire du Royaume, celle des deux Révolutions industrielles et qui scelle l’avènement de l’Empire Britannique à la modernité. Outre cela, elle fut également celle qui parvint sur le trône la plus jeune du haut de ses dix-huit ans dans un contexte autrement particulier puisqu’à la mort du frère de son oncle, Guillaume III, le duc de Clarence et de St Andrews plus connu sous le nom de Guillaume IV, cette dernière faillit mettre le royaume et ses institutions dans un certain embarras.
En effet, puisque la Loi salique ne s’appliquait pas en Angleterre, la jeune Victoria plus connue sous le nom d’Alexandrine Victoire de Hanovre apparut très tôt comme l’héritière présomptive du trône dès lors que Guillaume IV, son parent, accéda au pouvoir. Or, aucune Régence en soi n’étant prévue au cas où la succession viendrait à survenir précocement puisqu’elle était alors mineure, sa mère semblait la personne idéale pour régner en attendant l’intronisation de sa fille. Fort heureusement pour elle, le décès de son oncle ne survenant que dans sa dix-huitième année, sa majorité était acquise et la question ne se posa pas. Peut-être ces raisons ont-elles attiré de fait l’attention des scénaristes et producteurs de Victoria : les jeunes années d’une reine, avides d’un moment d’Histoire à nul autre pareil.

Pourtant, on peut évidemment convenir que l’intérêt d’Hollywood pour Victoria ne tient en rien à ces problèmes institutionnels ou à la longévité de son règne eu égard au choix effectué par Jean-Marc Vallée de se limiter aux jeunes années de cette dernière. Peut-être est-ce alors en rapport avec les multiples tentatives d’assassinat qui émaillèrent son règne – sept au total – et lui donnèrent malgré tous les stratagèmes et les oppositions, une stature inégalée ? En tout cas, ce ne peut être lié à son aventure plus suivie que connue auprès de son domestique irlandais, John Brown, puisqu’elle débute au terme de l’année 1861, après qu’elle ait enterré son défunt mari, le Prince consort, et cela bien qu’un tel épisode offre de la reine, une image autrement plus proche et familière.
Il faudrait aussi écarter les affrontements successifs qu’elle dût remporter face à ses Premiers Ministres de Melbourne à Gladstone en passant par Benjamin Disraeli, son favori, et tout autant ne pas s’appesantir sur ses neufs enfants et leurs descendances qui feront qu’avec sa seule famille, elle compte pas moins de trois représentants impliqués à plein dans la Première Guerre mondiale. Il faudrait exclure également tout ce que l’Entente cordiale franco-britannique lui doit, les conflits nés de l’occupation irlandaise, cette terre qu’elle aimait tant, et tout autant omettre le fait qu’à sa suite, Edouard VII qui lui succède, met fin au règne de la Maison de Hanovre au profit de celle que George V rebaptisera lorsqu’il lui succède, Maison de Windsor.
L’amour et ses frasques pour seul attraitDès lors, si ce n’est pas le pouvoir qui intéresse le cinéma, si ce n’est pas son obtention et les lignées de succession qui méritent que l’on s’en passionne, une seule raison pouvait motiver un tel projet et plus sûrement encore l’ensemble de ces métrages : l’amour dans son acception la plus romantique, au risque du cliché. Et plus précisément encore, l’amour d’une future reine et son combat pour imposer un fiancé qui n’était pas du goût des siens car tel fut le destin de Victoria. En effet, la jeune fille n’eut pas à subir les coulisses d’un mariage arrangé et contrairement aux habitudes, ce fut elle qui eut le loisir de choisir, ou plutôt d’imposer son fiancé et futur époux, le prince Albert.
Cousin germain de cette dernière, elle le rencontra à l’âge de seize ans et s’entêta au point de faire plier Guillaume IV qui n’en voulait pas. Ainsi, c’est contre vents et marées et au mépris des plus élémentaires institutions que Victoria imposa et son caractère et son prétendant à une couronne qui n’en voulait pas. A coup sûr, se loge ici la principale motivation des producteurs et des scénaristes de Victoria : les jeunes années d’une reine, à savoir explorer et raconter avec emphase et force romantisme les années et les épreuves qui vont conduire la future reine à un mariage d’amour qui évoluera jusqu’à sa mort en règne heureux, cela malgré les tentatives d’assassinats et les conflits endurés par le Royaume.

En effet, rien de tel qu’un amour contrarié sous les dorures d’un palais ou dans les alcôves du pouvoir pour mobiliser les foules et leur offrir une histoire tout ce qu’il y a de plus exaltée et dramatique. Et force est de constater que dans l’affaire, si Hollywood s’en empare, il n’y a rien de mal à extrapoler la vie d’une telle souveraine si tant est que l’usine à rêves nous donne envie de mieux la connaître et plus encore de se retourner sur celle qui fut assurément l’un des modèles de son temps et plus encore, l’exemple majeur d’Elisabeth II, son arrière-arrière petite fille.