Par Nicolas Houguet - publié le 07 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 07 octobre 2009 à 18h50 - 0 commentaire(s)
La « magie du cinéma » est une expression devenue depuis longtemps un cliché. Pourtant, elle exprime quelque chose d'essentiel : le plaisir toujours renouvelé d'être dupe et d'accepter une réalité projetée, comme un fantasme de quelques heures, pour renoncer pendant une parenthèse à nos vies trop terre-à-terre. D'un coup, on devient ouvert à tous les enchantements, notre imagination se ressource. Ce besoin d'envisager l'existence sous un autre jour, on l'a tous. On aime se projeter dans un autre possible, d'autres temps, d'autres personnages, comme l'héroïne de Coraline (sortie le 10 juin 2009), qui découvre au détour d'une porte une réalité plus colorée, plus souriante, et voudrait s'installer dans l'émerveillement de ce nouveau monde.



Parfois les héros d'un film vivent une évasion enchanteresse (dans Le Magicien d'Oz), vers une autre réalité. Le cinéma met ainsi en images l'une de nos grandes aspirations : échapper à une réalité trop rigide (dans Peter Pan, Alice au Pays des merveilles ou encore L'histoire sans fin). A chaque âge de l'existence correspond une projection de nos rêves et de nos doutes (comme le mal-être adolescent de Donnie Darko). Parfois cette évasion prend des allures de cauchemar (dans Ouvre les yeux), ou de questionnement métaphysique (Matrix). Ainsi, des rêveries de l'enfance au désenchantement de l'âge adulte, ce dossier en deux temps évoquera ces réalités alternatives.

Enfances extraordinaires

Le cinéma renvoie à nos jeux d'enfants, à l'époque où l'on pouvait encore dire « Il était une fois… » en y croyant. Ainsi, on suivait la jeune Dorothy dans ses pérégrinations dans Le Magicien d'Oz de Victor Fleming en 1939. Judy Garland devenait une icône. Elle échappait en songe à sa condition d'orpheline, à la ferme du début du film en noir et blanc sépia, et découvre les couleurs éclatantes d'un pays merveilleux, résonnant de chants entraînants et insouciants, peuplé de créatures improbables. Le conte est envoûtant et demeure un classique pour beaucoup car il est une métaphore directe du cinéma. On pourrait en dire autant des oeuvres de Cocteau (La Belle et la bête ou Orphée), où la réalité et la perception deviennent oniriques, où des passages existent vers l'extraordinaire. On peut alors traverser les miroirs.

Si Peter Pan, le héros de James Barrie a connu une si belle fortune au cinéma (de la version de Walt Disney à l'évocation de la vie de son auteur dans Neverland), c'est pour la même raison, offrir une lueur de magie, comme un défi aux esprits trop rationnels. On instaure le rêve et l'impossible comme seule règle. Le cinéma permet ainsi -littéralement- de quitter la Terre depuis Méliès et de rêver éveillé, de s'abandonner.



Alice au pays des merveilles, oeuvre de Lewis Carroll, a connu également de nombreuses adaptations sur grand écran (du classique de Disney en 1951 à des variations plus adultes et cauchemardesques). Pourtant le songe de l'héroïne est toujours un peu déjanté, connaît des intermèdes effrayants, comme des prémonitions de ce qu'est le monde des adultes. C'est là une menace omniprésente, la tyrannie du temps qui passe et dévaste l'innocence. Ici c'est symbolisé par la reine de Coeur, le Capitaine Crochet au pays imaginaire de Peter Pan ou la fée de l'ouest dans le Magicien d'Oz. A chaque fois, le méchant, c'est l'adulte dans ses pires travers : vicieux, déviant, ivre de pouvoir, cynique et sans pitié. A ce titre il est assez révélateur que Peter Pan refuse de grandir pour ne pas se laisser corrompre comme les pirates, demeurer un enfant perdu et préserver son insouciance. L'idée de Spielberg dans Hook, sera d'ailleurs de présenter un Peter vieilli et devenu comme ceux qu'il était censé combattre.


Quêtes initiatiques

Projeté dans un autre monde, merveilleux, l'enfant est livré à lui-même et doit en affronter les dangers seuls. Ces histoires sont souvent des quêtes initiatiques où le héros, malgré sa jeunesse, prend conscience de son pouvoir et de sa force.



C'est ainsi que les enfants, éloignés des bombardements qui font rage sur Londres pendant la Seconde guerre mondiale, auront accès au monde de Narnia, au fond d'une vieille armoire. Mais c'est à un autre combat auquel l'écrivain C.S Lewis -auteur de l'oeuvre originale- les conviait contre la terrifiante Reine des glaces, qui prenait les traits de Tilda Swinton au cinéma dans Le Monde de Narnia - chapitre 1 : Le Lion, la sorcière blanche et l'armoire magique de Andrew Adamson. C'est une réinterprétation et une sublimation du monde, où des créatures merveilleuses font leur apparition (un lion majestueux, des castors malicieux, des faunes ou des centaures, des loups menaçants au service du Mal). Mais ce bestiaire mythologique est soumis aux mêmes menaces que celles qui font rage dans le monde réel. Et cette réalité alternative devient finalement plus dangereuse, car les enfants y sont plus exposés. Cela leur permet de prendre conscience d'eux-mêmes et de leur pouvoir.

On retrouve exactement cette dynamique dans la série des Harry Potter. Le héros en est un enfant méprisé qui se découvre une ascendance extraordinaire. Passés la reconnaissance et l'émerveillement qu'éprouve ce garçon maltraité, c'est le danger, de plus en plus menaçant au fil de la saga, qui va présider à sa destinée (dans l'affrontement contre Lord Voldemort).

Même lors de l'escapade irréelle du jeune héros de L'histoire sans fin de Wolfgang Petersen, il y a cette dimension périlleuse. Ce garçon entre dans une réalité extraordinaire à la faveur d'un livre qui lui était interdit. Lui qui était violenté, racketté par ceux de son âge, vivant seul avec un père endeuillé, trouve le salut et l'émancipation grâce à cette lecture dangereuse. Il conquiert également son identité profonde. Ainsi ces évasions fantastiques permises par le cinéma -et la littérature- renvoient toujours à l'antique devise : « Connais-toi toi-même ».



Mais parfois, le refuge dans l'imaginaire est plus âpre et plus inquiétant encore. Dans le Labyrinthe de Pan, une fillette suit sa mère et tombe sous la tutelle d'un terrifiant officier franquiste. Elle se réfugie dans son imagination foisonnante. Pourtant elle n'y trouve pas le réconfort. Elle y rencontre des créatures inquiétantes, un faune manipulateur ou un terrifiant cyclope qui la renvoient finalement à sa situation extrêmement délicate, à sa solitude et à ses angoisses. Guillermo Del Toro suggère avec astuce qu'il n'y a pas de refuge à l'horreur. Elle peut étendre son empire jusqu'aux contes que la jeune héroïne s'invente. Ainsi le merveilleux peut se faire cruel. Il ajoute une dimension poétique au réel, mais il est tout aussi dépourvu d'espérance. Le génial Hayao Miyazaki a également suggéré cela dans le Voyage de Chihiro. Si l'odyssée de l'héroïne est merveilleuse, elle n'en demeure pas moins traumatisante. Elle est prisonnière d'un monde d'esprits assez effrayant, elle a subi le traumatisme de voir ses parents métamorphosés en cochons. Encore une allégorie de l'enfance qui est condamnée à se confronter à un monde cruel et à grandir.
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