A l'occasion du
test complet de l'édition collector de
Voyage au bout de l'enfer prévue le 23 Mai prochain, nous vous proposons de revenir sur ce faramineux chef d'oeuvre de Michael Cimino.
Après l’effet surprise du
Canardeur (74) et avant le four monstrueux de
La Porte du paradis (80), il y a
Voyage au bout de l’enfer (78), objet filmique d’une beauté incommensurable, qui, dans une fresque impressionnante de presque trois heures, décrit les destins âpres de trois américains moyens pendant la guerre du Viêt-nam. La sortie en DVD dans une édition Collector de l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma (rien de moins), est prévue pour le mois de mai prochain avec un commentaire-audio exceptionnel de Michael Cimino. Qu’on le veuille ou non, c’est un événement.
Ce n’est point de la mauvaise foi cinéphilique que de confesser qu’aujourd’hui, les films de ce calibre n’existent plus. Au fur et à mesure qu’on voit et revoit ce
Voyage au bout de l’enfer, on constate avec une mine déconfite que le perfectionniste Michael Cimino, dont on attend toujours le grand retour depuis le décevant
Sunchaser (95), manque horriblement au cinéma actuel. La bonne nouvelle, c’est que son retour est visiblement pour bientôt (des bruits courent comme quoi il pourrait adapter
La Condition Humaine de Malraux). Soulignons quand même que le cinéaste ne s’est jamais vraiment remis de l’échec de
La Porte du Paradis, œuvre pourtant impressionnante qui a coûté 44 millions de dollars et coulé de fait United Artists, crée par Chaplin et blockhaus du cinéma indépendant. Certains ne le lui pardonnent toujours pas.
Voyage au bout de l’enfer, c’est une partie de billard dans un bar où des mecs chantonnent, hilares,
Can’t take my eyes off you ; c’est l’incroyable scène du mariage où Cimino dirige tout son monde d’une main de maître ; ce sont deux scènes de roulette russe d’une intensité insupportable ; c’est le
"je t’aime" que Robert de Niro confesse à Walken avant de se coller le revolver sur la tempe ; c’est le
"one shot" répété tout du long de ce calvaire ; ce sont les yeux délavés et le sourire désabusé de Walken ; c’est une chanson émouvante que tout le monde murmure en hommage à l’être aimé disparu ; ce sont les failles qui empêchent les personnages de vivre à nouveau ; c’est la guerre dans sa plus abominable et inadmissible horreur… Ce sont tous plein de moments de grâce et de terreur distillés sur trois heures de bobine qui plongent le spectateur dans une authentique aventure humaine qui noue les tripes et laisse à peine le temps de respirer. Tout est juste, simple et précis. C’est l’intelligence faite film.
La première partie correspond à une longue et exquise exposition d’une heure qui introduit les personnages (a priori en liesse) et tissent leurs liens. En creux, Cimino capte les sourires tristes, les regards mélancoliques d’hommes qui rient bruyamment pour masquer la peur de mourir demain à la guerre. La seconde, amorcée par un
jump-cut brutal, plonge dans le chaos délétère de la guerre du Viêt-Nam et décrit le cauchemar sans fioritures esthétisantes. La troisième (et dernière) ausculte les conséquences de la barbarie sur les trois protagonistes ; et le bilan fait mal. Mais
Voyage au bout de l’enfer, film qui glana à l’époque pas moins de cinq oscars, ne se résume pas à une formule ternaire et simpliste. C’est, pour faire simple, un chef-d’œuvre absolu qui traite de la guerre aux antipodes des films du cru. De la même façon que
La porte du paradis dépoussière les codes du western (inoubliable Isabelle Huppert avec son accent frenchy et ses patins à roulettes),
Voyage au bout de l’enfer aborde la guerre du Viêt-Nam en court-circuitant toutes les conventions, en misant sur l’humain avant de céder au spectaculaire. En fixant dans le blanc des yeux des vous et moi envoyés comme chair à canon sur le front, au cœur de ce que l’humain est capable de pire, lorsqu’il n’y a plus d’espoir ni de morale.
Comme le dit si bien Cimino dans le commentaire-audio, le film n’a pas besoin d’exégèses : il montre des êtres simplement humains (pas de héros donc) confrontés à des situations périlleuses auxquelles ils doivent faire face avec leurs moyens. En essayant de garder le moral coûte que coûte. L’ensemble, disparate dans sa construction (comme dans la vie, il y a des moments heureux et malheureux) mais incroyable de cohérence, enchaîne des moments, des images, des mots qui hantent et foudroient le regard par leur intensité et leur viscérale humanité.

La puissance visuelle (plans sublimes, mouvements de caméra discrets et subtils, reconstitution plus que soignée, impeccables profondeurs de champ, comme toujours chez le réal) ne fonctionne pas au détriment du récit. Au contraire, elle ne fait qu’amplifier la densité de l’ensemble qui au départ ne devait être qu’un petit film de 7 millions de dollars et, au gré des modifications et de l’exigence de Cimino, est devenu une immense fresque dévastatrice de quasiment trois heures au budget double. Cette histoire de trois ouvriers qui réagissent différemment au même traumatisme du camp Vietcong hante méchamment l’esprit et ridiculise la concurrence. L’interprétation d’ensemble hors pair (les mots semblent insuffisants pour qualifier Robert de Niro et Christopher Walken, au-delà de tout) et le scénario poignant comme l’enfer achèvent de faire de ce voyage au bout de nos entrailles, de nos peurs et de nos capacités à surmonter une épreuve, une œuvre parfaite, simplement parfaite. Un voyage là où l’homme n’est plus un homme mais une bête immonde. Un voyage qui ne s’oublie pas et qu’on n’a pas oublié. Michael Cimino, tu nous manques.