S’il est une constante dans le cinéma américain, c’est sa capacité unique à documenter le présent et à se l’approprier pour en faire la matière d’un ou de plusieurs films. L’Irak en reste un parfait exemple, et la crise économique actuelle en offre un autre tout aussi saisissant. Car depuis son déclenchement, on ne compte plus les projets qui en parlent ou plus encore l’abordent de front comme le fait au premier chef, Wall Street :L’Argent ne dort jamais, le dernier film d’Oliver Stone.
Wall Street et Oliver Stone: l'évidence d'une rencontre
En effet, rien de tel que de se saisir du désarroi de Wall Street pour en saisir les arcanes, les manières de pensée et plus encore les turpitudes. Et s’offrir en retour une histoire passionnante et animée sur un sujet de préoccupation éminemment actuelle. Dès lors, retrouve-t-on réunies ensemble les deux tendances du cinéma hollywoodien que l’on aime : sa propension à raconter le présent et surtout sa capacité insensée à produire de l’action dramatique de manière machinale et systématique.
Or, qui mieux qu’Oliver Stone pour incarner cette synthèse mêlant à la fois les orientations industrielles des productions mainstream et l’acuité nécessaire à toute réflexion sur le monde. On se souvient par exemple de sa trilogie sur l’expérience cathartique d’une génération d’Américains incapable d’occulter et de dépasser le traumatisme vietnamien. Une trilogie qui fit sensation et reste en soi incontournable pour comprendre avec MASH, Apocalypse Now ou Full Metal Jacket, l’histoire présente des Etats-Unis. Autrement, Wall Street non plus ne peut s’oublier, lui qui portraiturait en son temps et de manière mordante, l’Amérique reaganienne, celle où la figure du yuppie cynique et triomphant trônait à son sommet.
L’actualité aidant par ailleurs, qui d’autre mieux que lui pouvait prétendre à réussir pareil amalgame et faire de son dernier film, la toile de fond, même hâtivement brossée, d’un monde de la finance qui a perdu ses valeurs, et plus encore toute forme de mesure et de barrières.
En revenir à Wall Street : un regard incontournable ?
Car quiconque verra Wall Street : l’Argent ne dort jamais comprendra bien l’amoralité du système spéculatif ici illustré, et en creux, sa prévisible et inéluctable faillite. Qu’elle soit économique d’ailleurs, mais aussi morale et politique. En effet, en bon historien des représentations du temps présent, notre cinéaste au caractère bien trempé s’engage sur un chemin qui depuis les origines reste le sien : celui d’un point de vue où prise de position, manifeste et exagération s’entremêlent étroitement. Avec en sus, pour unité, une seule et unique obsession : créer de la fiction, susceptible d’emporter son spectateur, de le divertir et tout en même temps, lui proposer une lecture très marquée et orientée des événements qu’elle conte.
Par conséquent, assister au machiavélique retour des héros du premier Wall Street semblait d’une rare évidence. Et force est de constater que l’ensemble fonctionne à plein si l’on excepte les raccourcis qu’emprunte Oliver Stone. Et pourtant, en faisant ce métrage, son regard s’inscrit là encore dans un mouvement conjoncturel plus général. Celui qui mobilise toutes les acteurs du cinéma mondial prompts à questionner le monde et à en offrir une approche critique. Car le dernier film de l’auteur de W. n’est pas seul. Il suit un mouvement emprunté avant et après lui par nombre d’autres figures.
Figures au premier rang desquels on retrouvera parmi tant d’autres documentaristes, Erwin Wagenhofer (Let’s make money), Michael Moore (Capitalism : a love story) ou encore Charles Ferguson (Inside Job). Et là encore, il n’est point question d’origine particulière puisque les projets se sont multipliés depuis le déclenchement de la crise pour interroger aussi bien son origine (L’Encerclement) que ses conséquences (Cleveland contre Wall Street, Moi, la finance et le développement durable). Ainsi, le documentaire s’en est-il emparé avec davantage de profit que la fiction ne sut le faire à sa suite (Krach).
Toutefois, s’il est un constat à dresser face au traitement cinématographique de cette crise, c’est bien celui d’une représentativité et d’une variété au moins aussi louables que nécessaires puisque pour une fois, le cinéma a pleinement su jouer son rôle social et politique. Celui d’un média qui prend position et qui, sans oublier l’intérêt du divertissement, réussit à informer et traiter du monde dans lequel on vit.
Jean-Baptiste GUEGAN

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