Walter Salles aborde le rêve sous de multiples formes. C'est un thème constant dans son oeuvre. Qu'il soit cauchemar comme dans
Dark Water, idéal dans
Carnets de voyage, sous la forme de l'évasion que permettent un livre ou un cirque dans
Avril Brisé. La poésie peut simplement naître d'une belle rencontre et d'un beau voyage comme dans
Central do Brasil. Son art est celui d'un voyageur émerveillé, passionné et émouvant, riche d'un humanisme qui transparait en permanence, d'une bienveillance dans la peinture des personnages et d'une grande lucidité sur le monde qu'il choisit de mettre en scène.
Il commence par réaliser des documentaires qui seront la base de sa sensibilité dans les années 80. Après un premier film en 1991,
A grande Arte, il co-réalise
Terre Lointaine en 1996 avec Daniela Thomas, qu'il retrouverait plusieurs fois par la suite, y compris dans son dernier film en date
Linha de passe. Dans cette première oeuvre, il aborde déjà les milieux modestes avec justesse, sans misérabilisme, uniquement par le destin et l'intimité des personnages. C'est ainsi qu'il veut brosser le portrait d'un pays, le Brésil, auquel il est attaché viscéralement. Il veut y poser un regard généreux. Les origines de Salles et ses inspirations sont multiples. Le personnage de la mère qui veut retrouver le Pays basque est aussi révélateur. Le cinéaste a passé sa jeunesse en France. Ce cosmopolitisme, cette volonté d'aborder plusieurs cultures pour souligner en l'humanité profonde, trouveront dans
Carnets de Voyage un aboutissement.
C'est avec
Central do Brasil en 1998 que Salles est révélé, connaissant un succès public, critique et récoltant une moisson de récompenses. Un vieille dame, écrivain public et institutrice à la retraite, prend sous son aile un petit orphelin dont la mère a été renversée par un bus. D'abord cynique et résolue à se débarrasser du garçon et si possible à en tirer profit, elle finit pourtant par le recueillir. Elle entreprend avec lui un voyage pour retrouver son père. La vieille dame farouche se laisse attendrir par la détresse de l'enfant. Il ne l'aime pas au début. Mais au fil de leur odyssée sur les routes du Brésil, ils développent une grande complicité: celle de deux solitudes qui se rencontrent, celle de deux êtres qui n'ont plus rien et qui se tiennent chaud. Davantage que le voyage, c'est cette tendresse qui émeut dans ce road movie, dans une quête qui est avant tout intime. D'ailleurs les lieux choisis par Salles sont souvent la métaphore de ce qui anime ses personnages (dans
Carnets de voyage, le voyage symbolise l'émergence d'un Idéal). Le vieille dame redécouvre la chaleur, sort de sa réserve et de son cynisme comme le gamin sort de son désespoir et de sa méfiance. Ils se créent une communauté d'esprit. Ils parviennent ensemble à affronter les vicissitudes de l'existence quand ils paraissaient perdus tous deux. Elle était aigrie, il était farouche et presque révolté.
Central do Brasil est le récit de leur voyage initiatique vers l'apaisement, la possibilité d'un avenir. Il retrouve une famille comme elle retrouve la douceur. Graduellement, en s'éloignant de cette gare, de leur milieu, vers une destination incertaine et longtemps inconnue, ils voyagent vers eux-mêmes (ce qui est finalement le but inavoué de tous les voyageurs).
Avril Brisé est un film beaucoup plus âpre, mettant en scène deux familles rivales dont les fils s'entretuent dans une sempiternelle vengeance. L'honneur exige ce sacrifice sans cesse recommencé: le sang appelle le sang. Cette loi du Talion rejaillit sur chaque génération, comme une obligation, presque une tradition. Arrive un temps où un homme doit se sacrifier pour conserver ses terres et surtout préserver la gloire de son nom. Personne ne connait plus la raison de cette haine séculaire. L'ambiance du film est désolée, les paysages sont arides. On songe à Sergio Leone ou au sublime
There will be blood. Les deux jeunes frères se battent pour préserver leur innocence et un peu de légèreté. Mais c'est compter sans l'obsession de leur père, ils doivent faire leur devoir pour la renommée de leur famille. Le paradoxe est que celle ci apparaît extrêmement démunie, menant une existence dédiée à l'exploitation la canne à sucre. Ils ressemblent à des survivants, des rescapés, des condamnés. Une sinistre galerie de portraits austères raconte ceux qui sont tombés dans l'éternelle vengeance contre les propriétaires des terres voisines. Le petit gosse simplement désigné par « Le môme » et son grand frère vivent dans ce contexte oppressant et sans issue. Pourtant « le môme » est doté d'une grande imagination et de beaucoup de fantaisie, qui met un peu de gaieté dans le sombre foyer. Mais son ainé est contraint d'assassiner l'un des fils de la lignée ennemie en représailles. Après une course haletante et une exécution mises en scène avec un beau dynamisme, il négocie son sursis. Il peut vivre jusqu'à ce que la prochaine pleine lune ait fait jaunir le sang sur la chemise du défunt, selon la funeste tradition. Il est déjà presque donné pour mort. Son temps de répit, il le vit auprès de son frère et auprès d'un couple de saltimbanques (il s'éprend de la jeune fille) qui font des numéros de cirque. Mais sa lignée est maudite. Malgré sa fuite un moment envisagée, ce « môme » qui s'invente des histoires en ouvrant un bouquin qu'il ne sait pas déchiffrer, le dénouement est inéluctable, la perdition annoncée. Ces dernières lueurs de vie sont dépeintes avec une grande tendresse, presque avec naïveté, comme de fragiles moments de bonheur avant l'inévitable. Dans ces instants d'une belle poésie, la tragédie est ajournée, on retient son souffle dans une joie et une légèreté éphémère, aerienne (la jeune femme qui tournoie sur une corde, la balançoire) qui valent la peine d'être vécus malgré tout.
Avril Brisé est un très belle tragédie, grave, poétique et pleine de souffle.
Carnets de voyage est une belle variation autour du Che, racontant l'émergence d'une conscience politique à travers un voyage initiatique et donquichottesque (la moto surnommée « la vigoureuse » est une version moderne de Rossinante). Deux jeunes idéalistes argentins partent à la découverte de leur continent, cette « Amérique majuscule » qui fonderait les convictions de Guevara. Mais le coeur de cette oeuvre est surtout le voyage, les rencontres qui vont changer les deux héros profondément (le visage du pauvre indien dans une nuit froide, celui des lépreux, des cultivateurs pauvres, des vendeurs sur le marché). C'est auprès des opprimés que la vocation du jeune idéaliste prend sa source et on a le sentiment que Salles s'attarde davantage sur eux que sur son glorieux héros et c'est là toute l'intelligence de ce film qui évite les écueils de la biographie filmée, précisément parce qu'il n'en est pas une. La figure historique du Che n'y occupe pas la place centrale, il s'agit d'évoquer l'unité d'un grand continent sud-américain à travers un voyage. Salles choisit de tourner dans les lieux réels de l'aventure et de distribuer les rôles aux gens du cru. On retrouve le point de vue bienveillant et humain du réalisateur de
Central do Brasil, alliée à la générosité guevaresque fondamentale (avant qu'il ne prenne les armes). Cela crée une belle harmonie et une oeuvre profondément poétique, généreuse, inattendue et subjective, qui en dit beaucoup sur son auteur. Le journal d'Ernesto Guevara est d'ailleurs sensiblement différent du film, moins axé sur la réalité des faits de son voyage que sur ses réflexions, dans un style plus travaillé, très littéraire (presque précieux) moins directement sur le motif. Le film donne un sentiment de liberté, proche du documentaire et du cinéma vérité, comme s'il capturait le périple véritable et le hasard de ses péripéties. Il y a aussi ces plans magnifiques et en Noir et blanc sur les êtres croisés sur leur passage, qui dégagent la noblesse de photos anciennes, de celles où les gens humbles posaient dans les villages du siècle dernier. Il s'agit là d'une évocation très belle de la naissance d'un mythe. Walter Salles n'est pas écrasé par la figure historique et impose au contraire son point de vue. On sent qu'il s'identifie fortement à cette trajectoire.

Carnets de voyage fut remarqué à Sundance et à Cannes. Il était produit par Robert Redford. Il n'est pas étonnant vu ses succès remarquables depuis
Central Do Brasil, qui l'ont imposé comme un cinéaste d'importance, que Salles soit sollicité par Hollywood. On le retrouve donc aux commandes de
Dark Water, remake du film japonais d'Hideo Nakata (déjà repris par Hollywood pour The Ring). On n’attendait clairement pas Salles dans ce registre. Si le remake manque par essence d'imagination, le réalisateur exploite à merveille la puissance d'émotion de la remarquable Jennifer Connelly. Elle fait véritablement ressentir la fragilité psychologique permanente de son personnage. L'horreur devient presque métaphysique, fruit de l'imagination d'une femme déjà peu sûre d'elle même, instable. C'est par l'humanité qu'elle apporte à la situation que l'on ne sombre pas dans un film de « maison hantée ». Tout est recentré sur elle et sur ses rencontres, le gardien étrange (Pete Postlethwaite, excellent comme d'habitude), le propriétaire mielleux et hypocrite (John C. Reilly, également toujours réjouissant), l'avocat attentionné et esseulé (Tim Roth, d'une justesse à toute épreuve). C'est cette galerie de portraits rendus contrastés par de grands interprètes qui devient le coeur du film, beaucoup plus que son aspect fantastique. Le concept de départ est transcendé par leur faculté exceptionnelle à inspirer l'empathie. On partage fort la fébrilité de Jennifer Connelly, décidément sublime et beaucoup trop rare. On pouvait également compter sur le réalisateur pour donner chaleur et humanité à un film qui aurait pu n'être qu'un exercice de style, un thriller sans grand intérêt. Sans toutefois être exceptionnel, ce film par son parti-pris toujours tenu de mettre les personnages et leur ressenti au coeur de son propos, est parfaitement cohérent dans le parcours de Salles. Ici il traite d'un divorce, d'un lien familial en péril, qui cherche à se recréer, thématique déjà présente dans
Central do Brasil.
Walter Salles se distingue surtout par la vision inédite et tendre qu'il donne de son continent. Le retrouver en tant que producteur de
la Cité de Dieu est assez intéressant. Ce grand film de Fernando Mereilles évoque les favelas de l'intérieur, par le point de vue de ses habitants, certes pittoresques mais bien loin d'être des archétypes réducteurs. L'intelligence et l'authenticité recherchées par le film ressemblent à celle du cinéma de Walter Salles, il ne pouvait qu'y souscrire. Cette exigence de rendre justice à la réalité des sujets qu'il aborde est sans doute héritée de ses débuts de documentariste.
Car c'est cela qui ressort avant tout de son oeuvre de cinéaste, une manière d'approcher l'intimité et le secret des êtres, leur authenticité, ce qui les rend uniques, en dehors de tout ce que leur milieu social les prédestinait à devenir (dans
Carnets de Voyage et
Avril Brisé). Ce sont des personnages qui tentent de se tracer un chemin, contraints de dépasser leur quotidien et de s'éveiller à eux-mêmes (de
Central do Brasil à
Dark Water). C'est d'ailleurs encore le cas des destins qu'il évoque dans
Linha de Passe, présenté à Cannes. Il les sort systématiquement de leur milieu pour approcher leur humanité profonde comme son sketch amusant de
Chacun son cinéma en témoignait (deux vieux dans un village reculé discutaient du festival de Cannes, du cinéma, du glamour).
Son segment dans Paris, je t'aime, intitulé « Loin du 16ème », était l'un des plus réussis de l'ensemble. Il racontait le destin d'une jeune femme qui habitait à la périphérie de Paris, obligée de partir tôt de chez elle, d'apaiser son bébé avec une berceuse en le laissant à la garderie pour aller s'occuper de l'enfant de gens riches qui habitaient le 16ème. Pour calmer ce bambin, elle lui chantait la même berceuse. Et on sentait sa frustration, dans toute la beauté naïve de ce petit chant.
Cela représentait assez bien le point de vue du cinéaste sur le monde, à la fois lucide et poétique, deux qualités rarement réunies. Il subsiste toujours une parcelle d'idéalisme, d'espoir, de rêverie, même si son regard sur le monde est lucide, loin d'être indulgent ou insouciant.