Avec ce faux remake de Bad Lieutenant, Werner Herzog revient en force après des années de silence. Sans doute pour régler quelques comptes.

Par - publié le 16 mars 2010 à 21h56 ,
MAJ le 17 mars 2010 à 10h38 - 0 commentaire(s)

A la sortie du documentaire Ennemis Intimes, certains n'ont pas hésité à sous-entendre que Werner Herzog n'était peut-être finalement rien sans Klaus Kinski et que jamais il n'arriverait à retrouver l'intensité qui animait ses premiers films. Cette hypothèse - très contestable - est démentie par ce faux remake de Bad Lieutenant où le cinéaste allemand revient en force après des années de silence. Sans doute pour régler quelques comptes.


WERNER HERZOG, LE CINEASTE QUI A COMMENCE PETIT


Au début des années 1970, Werner Herzog signe un électrochoc, son troisième long métrage : Les nains aussi ont commencé petits. Une fable sauvage doublée d'une violente allégorie sur la dialectique du maître et de l'esclave qui ne ressemble à rien de connu. L'action se déroule dans un village où se trouve une maison de redressement pour nains. Un jour, les pensionnaires se révoltent. Ils chassent la surveillante tandis que le directeur se barricade dans son bureau, avec un des nains en otage. De sa fenêtre, il tente de calmer les rebelles qui saccagent le pensionnat. Avec ce film en noir et blanc, il inaugurait une série de films où s'exprime une inédite poésie du sous-homme, alternant avec quelques portraits d'aventuriers utopiques et mégalomanes comme Aguirre le conquistador espagnol ou Fitzcarraldo le compositeur fou. Les nains aussi ont commencé petits reste une référence majeure pour des artistes aussi dissemblables que Ulrich Seidl (Import Export), Jan Svankmajer, Crispin Glover ou encore Nicolas Winding Refn (Le guerrier silencieux). Insolent, Herzog fit scandale en son temps: la censure allemande a mis un an avant d'autoriser la distribution du film. Auparavant, le cinéaste a dû louer des salles de cinéma pour le montrer au public. Cela ne l'a pas empêché de recevoir des menaces de mort, ni même de créer des malentendus. C'est de l'abstrait avec tous les risques que cela comporte. Des réalisateurs disciples et cultistes comme Harmony Korine (Gummo) ont été tenté de l'imiter. Des années plus tard, dans Stroszek, on voyait des poules, des lapins et des canards dans des cages vitrées qui animaient un théâtre de l'absurde. Dans Fitzcarraldo, un cheval buvait du champagne et un capitaine de bateau à vapeur identifiait l'embranchement d'une rivière en goûtant l'eau. Comme chez Otar Iosseliani, les animaux ont une valeur symbolique. La plupart du temps, ils justifient les derniers plans des longs métrages d'Herzog (Aguirre, la colère de dieu, Woyzeck) comme s'ils étaient les derniers vestiges du monde.

 

Bad Lieutenant: Escale à la Nouvelle-Orléans de Werner Herzog
Herzog assure ne jamais avoir vu le film réalisé par Abel Ferrara. Mensonge, illusion et cinéma.

 

Des années avant ce faux remake de Bad Lieutenant, Herzog révèle une prédilection pour les situations baroques, les défis surréalistes. Par exemple, dans Nosfératu, son «remake» de Murnau, plus proche de l'expressionnisme et du néo-réalisme que du pastiche, il échappe au piège de la comparaison en rendant hommage et en puisant l'intensité dans le regard de Klaus Kinski et la beauté incandescente d'Isabelle Adjani. Par la suite, il s'est aventuré vers des zones encore plus métaphysiques en filmant des documentaires comme des films et des films comme des documentaires. Souvent, en montrant des hommes extraordinaires aux destins tragiques. Récemment, Grizzly Man jouait sur deux registres (le travers sensationnaliste et l'invraisemblable vérité) en prenant un malin plaisir à brouiller les pistes entre le gag et le réel et en rappelant que le cinéma était avant tout l'art du mensonge. Herzog en tirait une scène mémorable où il écoutait la cassette audio de la mort en direct du Grizzly Man (que nous n'entendions pas) et l'utilisait comme ressort dramatique. Au premier degré, c'était tragique. Au second, c'était hilarant. Parfois, il arrive que le documentaire devienne une fiction des années plus tard. Little Dieter needs to fly et Rescue Dawn sont deux films réalisés par le même Herzog mais à dix ans d'écart et sur des modes différents : le premier, tourné dans les années 90, était un documentaire sur Dieter Dengler, un pilote de l'US Navy idéaliste, prisonnier au Laos en 1966, qui tentait de survivre dans un bourbier délétère. Le second est une fiction récente, avec Christian Bale dans la peau du protagoniste ayant réellement existé.


Entre ces multiples expériences et jeux de miroirs, Herzog n'a jamais perdu de vue ses obsessions : les illusions qui se voudraient plus fortes que la réalité, l'idéalisme forcené, la volonté quasi démiurgique de tout maîtriser. Même si, la plupart du temps, la réalité documentaire était si édifiante qu'elle finissait par rejoindre la fiction et les héros visionnaires autrefois incarnés par Klaus Kinski (le conquistador Aguirre, le bâtisseur d'opéra Fitzcarraldo). En 1992, Herzog a réalisé l'un de ses sommets qui reste étrangement méconnu : Lessons of Darkness, où il a pris le pari de filmer la première guerre du Golfe comme on ne l'avait jamais vue. En l'occurrence, à travers des puits de pétrole koweïtiens laissés à l'abandon, traces du passé transformées en puits de ténèbres vociférant des flammes. On y voit les plaines du Koweït rendues noires par le pétrole des pipelines. Des machines monstrueuses dont les tuyaux représentent les boyaux d'une civilisation décimée. En moins d'une heure, une nouvelle cosmogonie où les usines de béton ressemblent à des bases spatiales prend forme sous nos yeux. Une terre inconnue et lunaire évoquant La Divine Comédie de Dante. Loin du cinéma-vérité (qu'il surnomme ironiquement le "cinéma des comptables") qui selon lui n'atteint qu'une "surface de la réalité", il a toujours désiré quelque chose de plus indescriptible et de plus profond: la quête de "l'extase de la vérité".Sept ans après avoir réalisé ce diamant, Herzog a publié un manifeste du même nom où il expliquait les règles de son art, sous-entendant que la vérité devait créer l'illumination. Dans le cas de Lessons of Darkness, l'illumination est synonyme d'éblouissement.

 

Bad Lieutenant: Escale à la Nouvelle-Orléans de Werner Herzog
Nicolas Cage voit des iguanes et danse avec des fantômes dans ce film halluciné et surréaliste.

 

Après une série de documentaires confidentiels hélas inédits en France, Werner Herzog revient avec ce faux remake de Bad Lieutenant qui fonctionne un peu comme une vengeance envers le système hollywoodien qui exclue ses talents les plus fragiles. C'est d'autant plus ironique que Herzog a choisi Nicolas Cage dans le rôle principal et que l'acteur en fait des tonnes, jusqu'à l'écœurement. Tourné peu de temps après, My son, my son, what have ye done ? est complémentaire : une antithèse de film de commande soutenue par David Lynch en tant que producteur exécutif. Avec un ton halluciné et une narration décousue, Herzog relate l'itinéraire de Brad Macallam (Michael Shannon, valeur montante du cinéma indépendant US, découvert dans Bug, revu dans Shotgun Stories et Les noces rebelles, dans des rôles taillés sur démesure) qui a tué sa mère d'un coup de sabre. A travers des flashbacks, le récit tente de comprendre les motivations de son geste provoqué par la frustration de ne pas avoir été celui qu'il aurait rêvé d'être (un comédien psychotique voulant se convertir à l'islam). Cet esprit dérangé depuis qu'il a entendu des voix lors d'un voyage au Pérou confond mythe ancien et folie moderne, finit par se barricader chez lui en prenant deux flamants roses comme otages. Un inspecteur de police (Willem Dafoe) va essayer de le ramener à la raison avec la petite amie (Chloë Sevigny) et leur metteur en scène de théâtre (Udo Kier). A l'écran, ça se traduit par un opéra baroque oscillant entre les négociations de prise d'otage et la dérive psychotique. Au lieu de porter un jugement moralisateur (le héros n'est ni bon, ni mauvais, juste irrécupérable), Herzog préfère épouser le brouhaha mental de Maccallam, inspiré par Mark Yavorsky, pour capter son désir mortifère d'accomplissement artistique. A travers lui, il confirme sa prédilection pour les quêtes mythologiques démesurées, aux confins de la folie. C'est son premier film d'horreur réaliste et à travers les conventions du genre, il brouille les limites entre la réalité et la fiction théâtrale et transforme la tragédie grecque d'Oreste en cauchemar éveillé, surréaliste. Herzog a manifestement vu en Michael Shannon une réincarnation de Klaus Kinski. Les personnages secondaires (Brad Dourif, Michael Peña, Grace Zabriskie, Irma P. Hall, Verne Troyer, excellents seconds couteaux du cinéma indépendants US) apportent un degré de folie supplémentaire. En comparant les deux films, on comprend mieux la raison d'être de ce Bad Lieutenant.

 

 

 

 

LES DISCIPLES DE WERNER HERZOG

Tous ces artistes revendiquent l'influence de Werner Herzog. Malgré des styles différents, ils appartiennent à une même mouvance artistique cherchant à redéfinir la singularité au cinéma.

 

HARMONY KORINE

Depuis qu'il fait du cinéma (plus de dix ans), Harmony Korine s'est toujours passionné pour les marginaux, ceux qui restent en marge du système et errent comme les abandonnés du rêve américain. Cela se traduit moins par des effets de style que par un attachement viscéral. L'action de Gummo, son premier long métrage, se déroulait dans un bled paumé de l'Ohio frappé par un ouragan dans les années 70. Les adolescents sniffaient de la colle, massacraient des chats, géraient des trafics crapoteux et donnaient l'impression d'avoir déjà tout vécu; ou, plutôt, d'être déjà dégoûtés avant d'avoir vécu. A l'arrivée, chaque personnage devenait un poème à lui seul. Cette chronique désenchantée, photographiée par le regretté Jean-Yves Escoffier, se nourrissait des détresses entre mélancolie et lucidité. Huit ans après Julien Donkey Boy, Harmony Korine est revenu avec Mister Lonely (titre tiré d'un standard du crooner Bobby Vinton), où des sosies se retrouvaient dans une maison baba cool pour créer des représentations théâtrales. En imitant des icônes pop, ces "âmes pures", au sens Dostoïevskien, essayaient de raviver une magie disparue et de rejouer le rêve américain. En analogie, on pouvait voir des nonnes faire du vélo dans les airs au Panama, Leos Carax en imprésario et Werner Herzog en prêtre. Dernièrement, il a signé Trash Humpers, une sorte de suite à Gummo avec la même poésie accidentelle, la même radicalité stylistique, les mêmes cibles (les handicapés, les marginaux) dans un ensemble qu'il décrit lui-même comme une "comédie musicale déglinguée". Les premières images disponibles sur YouTube, comme tirées d'un vieux camescope, évoquent une variation moderne de Les nains aussi ont commencé petits, l'un de ses films préférés.

 

CRISPIN GLOVER

Crispin Glover a toujours été un artiste incompris. On l'assimile volontiers à ses participations dans des productions américaines plus ou moins gargantuesques en tant qu'acteur (Retour vers le futur, Charlie et ses drôles de dames et dernièrement Alice au pays des merveilles), alors que son cœur balance plutôt du côté du cinéma d'auteur expérimental, des surréalistes qui châtient les us et coutumes d'un cinéma traditionnel pour imposer leurs lois absurdes et de ceux qui crachent leurs obsessions louches, viscérales et démesurées à l'écran, sans honte ni vergogne. Ses maîtres à penser ? Luis Buñuel, Harmony Korine, Alejandro Jodorowsky, Guy Maddin, Fernando Arrabal, Gus Van Sant, David Lynch et, surtout, Werner Herzog qui est un ami très proche. Pour le comprendre, il faut avoir vu les deux premiers films de sa trilogie : What is it ? (2005) et Everything is fine (2008).

 

ULRICH SEIDL

En interview, le cinéaste autrichien avoue lui-même : "De manière générale, Herzog a toujours constitué une influence fondamentale sur mon cinéma. Au moment de tourner Einsvierzig, j'avais vu tout ce qu'il avait fait. Par la suite, la carrière de Herzog est tout aussi exemplaire. Notamment parce qu'il travaille la même substance que moi en alternant des documentaires et des fictions en cherchant à chaque fois une vérité exacte."

 

 

 


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