Par - publié le 09 juillet 2008 à 04h00 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 16h12 - 1 commentaire(s)
A l'occasion de la re-sortie dans les salles cette semaine de Aguirre, la colère de dieu, du cinéaste allemand Werner Herzorg, Guillaume Nicloux, en tant que co-rédacteur en chef du site, décide de faire un zoom sur la carrière d'un homme qui a compté et compte toujours dans l'univers du cinéma. Retour sur une oeuvre dense et révélatrice d'une noirceur parfois terrifiante de la nature humaine.

« Herzog. Il n’y a pas de hasard, on est encore ici plongé dans un univers proche du documentaire, de l’auto-fiction également puisqu’il se glisse régulièrement à l’intérieur de ses films, un metteur en scène de la marginalité. Il a souvent fait appel à des comédiens non professionnels, des comédiens hors norme, proches parfois d’une certaine forme de monstruosité. Il a entretenu avec Klaus Kinski, comédien avec lequel il a beaucoup tourné, des rapports ambigus, entre haine et violence, comme on peut le voir dans son documentaire. C’est un très grand metteur en scène, il a un vrai souci de communication et il arrive pourtant à faire passer quelque chose d’unique, la communication passe par la tension et je suis toujours séduit par les films dégageant une certaine tension, une force qui n’est en fait pas forcément séduisante, qui vous malmène et il y de cela dans l’univers de Herzog, on est happé par une façon de jouer, de filmer, par la façon dont il aborde le récit. C’est un peu ce qui m’a marqué également dans l’œuvre de Pialat, j’ai l’impression du coup de me répéter mais en même temps ce sont les styles qui me touchent. »
Guillaume Nicloux



Contrairement à ce que certains ont bassement tenté de subodorer au moment de la sortie du documentaire Ennemis Intimes, Werner Herzog n’est pas rien sans Klaus Kinski (et réciproquement). Il suffit de revoir ses premiers films – et même ses films actuels (l’excellent Grizzly Man) – pour se rendre compte que ce réalisateur allemand avait déjà tout compris au cinéma. En 1970, il sort un électrochoc, son troisième long métrage : Les nains aussi ont commencé petits. Ce conte intelligent et sauvage possède l’immense mérite de mettre délicieusement mal à l’aise, de dire deux trois choses justes sur les comportements humains et de ne ressembler à rien de connu. L’action se déroule dans un village où se trouve une maison de redressement pour nains. Un jour, les pensionnaires se révoltent. Ils chassent la surveillante tandis que le directeur se barricade dans son bureau, avec un des nains en otage. De sa fenêtre, il tente de calmer les rebelles, mais en vain : ils saccagent le pensionnat. A partir de cet instant, plus rien ne sera comme avant : ces derniers profitent pleinement de leur liberté retrouvée pour se livrer à des incendies, des meurtres d'animaux, des beuveries et plein d’autres trucs innommables. Mais pourquoi tant de haine ? Parce que la haine gouverne le monde.



Werner Herzog a un don pour édifier des situations baroques et surréalistes et organiser des images potentiellement marquantes. Par exemple, dans Nosfératu, loin de sombrer dans le pastiche, le cinéaste allemand, quelque part entre l'expressionnisme et le néo-réalisme, peaufinait avec une précision remarquable une oeuvre d'une complexité et d'une beauté infinies qui puisait son intensité dans le regard de Klaus Kinski et la beauté incandescente d'Isabelle Adjani. De même, dans Stroszek, des poules, des lapins et des canards dans des cages vitrées animaient un étrange théâtre de l’absurde. De même bis, dans Fitzcarraldo, un cheval buvait sans honte du champagne et un capitaine de bateau à vapeur identifiait l'embranchement d'une rivière en goûtant l'eau. Dans Les nains aussi ont commencé petits, l’illuminé Herzog – un cas passionnant dans l’histoire du cinéma – peint le tableau de la condition humaine à hauteur de nains, foudroie sens et préjugés et plonge tête baissée dans des zones filmiques négligées. Comme plus tard chez tonton Iosseliani, les animaux ont une importance cruciale. Ils justifient certains derniers plans de films d’Herzog (Aguirre, la colère de dieu; Woyzeck) mais on peut également les considérer comme des symboles, vestiges d'une humanité réduite à néant: ils sont perdus dans un monde tellement dépourvu de spiritualité - le point de vue sur la religion se révèle particulièrement audacieux (quand les gens n'ont plus de raison de croire, le monde est alors réduit au chaos).


Depuis toujours, Herzog filme des documentaires comme des films et des films comme des documentaires. Récemment, Grizzly Man, présenté comme un documentaire, jouait sur deux registres (le travers sensationnaliste et l’invraisemblable vérité) en prenant un malin plaisir à brouiller les pistes entre le gag et le réel et en rappelant que le cinéma était avant tout l'art du mensonge. Herzog en tirait une scène mémorable où il écoutait la cassette audio de la mort en direct du Grizzly Man du titre et de sa compagne (que nous n’entendions pas) et l’utilisait comme ressort dramatique, l’écoutant devant la caméra et commentant à la meilleure amie du héros. Au premier degré, c'était tragique. Au second, c'était hilarant. Présenté comme une fiction, son dernier long métrage Rescue Dawn appuie la détermination Herzogienne de coller au réalisme des situations avant de céder aux contingences attendues de la dramaturgie. Réputé pour ne rien laisser au hasard, Herzog pensait déjà à ce double projet docu/fiction Little Dieter needs to fly/Rescue Dawn autour de Dieter Dengler il y a plus de dix ans, au moment de tourner le documentaire. Une fois fini le documentaire, il pouvait se débarrasser de toute conscience morale et donc se permettre de raconter sa propre version des événements en partant à la recherche de l’"extatique vérité", le sujet de prédilection qui parcourt tous ses films sans exception. Pendant toute la première partie, le cinéaste allemand en profite pour remettre sur le tapis d'autres sujets qui le passionnent, déjà exploités dans Aguirre et Fitzcarraldo. A savoir la lutte de l'homme pour échapper à la folie et à l'aliénation ainsi que sa capacité à endurer l'adversité.



Aux dernières nouvelles, le réalisateur allemand pote avec Crispin Glover et Harmony Korine – pour lequel il a joué à deux reprises –, serait aux commandes du remake de Bad Lieutenant, d’Abel Ferrara. Connaissant le personnage, on peut parier que l’exercice ne sera pas qu’un simple copié collé de la trame du Ferrara, plantée dans les thématiques du cinéaste (religion, viol, rédemption d’un pourri). En se souvenant des miracles qu’il avait produits dans les années 80 avec son remake-hommage de Nosferatu de Murnau, Herzog devrait en tirer une autre version. Outre le fait qu’il soulevait dans Nosferatu des questions purement cinématographiques (comment toucher à une œuvre réputée parfaite ?), il échappait au piège du pastiche pour livrer une œuvre contemplative, située dans les limbes, mentalement habitée par ses interprètes, et transcendait ce qui ressemblait à un vulgaire exercice de style. Rescue Dawn doit être perçu comme un défi de cette envergure. Dans Little Dieter needs to fly, il s’effaçait derrière l’intensité du témoignage. Dans Rescue Dawn, il propose sa version personnelle en partant de données précises. Libre à lui (donc au cinéaste, à l'artiste) de les modifier. A l’abri des modes et des conventions, Herzog continue comme un autiste virtuose de construire une filmographie impressionnante.




Vos réactions


logAudience