Sous ses dehors de petit film introspectif, Lovely Bones contient 663 plans truqués.

Par Julien DUPUY - publié le 08 février 2010 à 16h57
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Sous ses dehors de petit film introspectif, Lovely Bones contient 663 plans truqués, « un chiffre nettement plus important que nos premières prévisions », reconnaît volontiers le superviseur des effets visuels pour Weta Digital, Joe Letteri (Avatar, King Kong). Si un tiers de ces plans est réservé à l'au-delà de Susie, le reste consiste en des effets spéciaux dits « invisibles », et se scinde en trois groupes.

 

Lovely Bones, Peter Jackson
 
Les mensonges de la réalité
Il s'agit en premier lieu de faciliter les conditions de tournage. Ainsi, toutes les scènes intérieures sont filmées en studio, les découvertes se limitant à des fonds bleus remplacés en postproduction par la vue adéquate. Pour créer ces découvertes numériques, les équipes de Weta prennent des dizaines de photos en haute résolution sur les lieux de tournage américains, à différentes heures de la journée et à différentes saisons. En accolant les images, ils composent des panoramas adaptés à chaque séquence. Dans le même ordre d'idée, le champ de maïs qui jouxte la maison des Salmon est souvent créé en matte painting dans les plans larges, afin de respecter la topographie exigée par la narration.
Autre utilisation des effets spéciaux numériques : la création d'un puits sans fond, dans lequel l'entourage de Susie se débarrasse de ses détritus. Pour des raisons plus esthétiques que pratiques cette fois, il est en effet décidé que ce gouffre sera de bout en bout une image de synthèse 3D, permettant de faire évoluer sa forme et ses mouvements au cours du film.
Enfin, Weta Digital intervient de façon plus sporadique dans le cours de l'histoire : ils retouchent certains maquillages, effacent des clignements d'yeux pour parfaire l'interprétation de comédiens, ou modélisent puis animent un cascadeur et une falaise virtuels pour la mort d'un des personnages principaux. Ce plan mémorable se conclut d'ailleurs, grâce à un fondu numérique, sur un mannequin en silicone construit par la compagnie sœur de Weta Digital, Weta Workshop.

 

Lovely Bones, Peter Jackson
 
Au-delà du réel
Comme on peut s'en douter, c'est cependant l'au-delà de Susie Salmon qui représente le plus grand défi technique et artistique de Weta Digital sur Lovely Bones. C'est Michael Pangrazio qui est l'homme fort de la création de ces visions post mortem. Star des peintures sur verre, Pangrazio s'est fait connaître pour avoir réalisé quelques-uns des mattes paintings les plus célèbres de l'Histoire du cinéma, comme le dernier plan des Aventuriers de l'Arche perdue (oui, tout de suite ça calme). Devenu directeur artistique à Weta Digital depuis King Kong, Pangrazio va pourtant devoir assumer sur Lovely Bones, et selon ses propres termes, son « travail le plus difficile à ce jour. La première chose que m'ont dit d'ailleurs Peter et Fran (Walsh - NDR), c'est que cet univers devait être plus symbolisé par des événements naturels, que par des éléments architecturaux. Et pour ce faire, il fallait parvenir à se projeter dans les pensées d'une adolescente de quatorze ans. Or, je ne suis pas vraiment une adolescente de quatorze ans ! » En écoutant en boucle le livre audio de La Nostalgie de l'ange, Pangrazio va donc peindre des centaines de concepts, forçant son esprit à penser de façon illogique, tout en établissant des rengaines visuelles qui feraient sens. C'est en suivant cette démarche qu'il créé une rhétorique graphique : dans l'au-delà de Susie, le kiosque représente son amour inassouvi, tandis qu'une maison perdue dans un champ en friche personnifie son tueur. Enfin, comme l'explique le superviseur Christian Rivers, un vétéran de Weta présent aux côtés de Jackson depuis Créatures Célestes, « les teintes de l'au-delà devaient être chatoyantes, alors que le monde réel est grisonnant. » Tandis que Pangrazio se déchaine sur sa palette graphique, Fran Walsh, Peter Jackson et Philippa Boyens continuent d'écrire, envoyant au directeur artistique les pages de scénario à mesure qu'ils les rédigent, tout en étant eux-mêmes stimulés par les créations de Pangrazio. « De cette façon, explique ce dernier, nos imaginaires étaient toujours parfaitement synchronisés. » Mais c'est lors du casting de Saoirse Rona, puis lors de sa création du personnage, que l'au-delà de Susie prend vraiment corps. « Lorsque j'ai enfin pu voir qui était Susie, tous mes concepts sont passés à l'étape supérieure. Par exemple, Saoirse porte tout au long du film les mêmes vêtements, avec deux couleurs - le bleu et le jaune - qui s'opposent très distinctement, et j'ai dès lors retravaillé toutes les couleurs de l'au-delà en fonction de ce nouveau facteur. »

 

Lovely Bones, Peter Jackson
 
Réalisme et surréalisme
Ce processus créatif, cherchant dans le travail en équipe une stimulation constante, se poursuit lorsque le film entre en production. Charlie Tait, l'un des superviseurs de Weta Digital, explique ainsi que « nous avions réuni tous les artistes travaillant sur Lovely Bones dans une même pièce, et ce quel que soit leur emploi. Le fait d'avoir les gens chargés des composites et les directeurs techniques qui travaillaient avec une telle proximité, nous permettait de trouver des solutions très rapidement. » Car il faut résoudre un grand nombre de problèmes sur Lovely Bones : le film présente en effet son lot de défis techniques, en particulier pour l'équipe chargée des composites. Chaque vision de l'au-delà est en effet un patchwork d'images, qui vont de maquettes à des éléments en 3D, de mattes paintings à des photos. Le tout doit, à la demande expresse de Jackson, être constamment en mouvement, et surtout répondre à l'illogisme exigé par les règles de cet univers fantasmé. Ainsi, gérer les ombres dans une scène mêlant simultanément un clair de lune et le soleil, s'avère être un vrai casse-tête. Charlie Tait : « Il s'est avéré être très difficile d'obtenir des images à la fois surréalistes et crédibles. Surtout que toutes nos équipes sont habituées à singer du mieux possible la réalité. Il leur a donc fallu désapprendre beaucoup de choses. »   

 

Lovely Bones, Peter Jackson


La scène 77
Parmi les séquences les plus marquantes de l'au-delà de Lovely Bones, il y a la « scène 77 », à savoir l'explosion d'une bouteille géante, contenant une miniature de bateau construite par le père de Susie et brisée par ce dernier lors d'une intense bouffée de désespoir. Ces plans reposent sur deux éléments filmés en amont : des prises sur fond vert de Saoirse Rona fuyant l'explosion. La comédienne sera d'ailleurs remplacée par un double numérique pour les cadres les plus éloignés. Et des images aériennes de la plage Wharariki, située dans le sud de la Nouvelle-Zélande et déjà filmée dans Prince Caspian. La bouteille, comme le bateau, sont des créations totalement virtuelles : le bateau est une réplique de la miniature construite par Mark Wahlberg plus tôt dans le film... ou presque. « Notre modèle 3D du bateau était tout de même nettement plus complexe et détaillé que la miniature qui, vue à cette échelle, serait apparue bien trop simple visuellement, explique Charlie Tait. Nous avons néanmoins pris soin de ne pas répliquer à l'identique un véritable navire à voiles. Si vous faîtes attention, vous remarquerez par exemple que notre bateau a des voiles en papier. » Il en va de même pour la bouteille : Weta opte pour du verre soufflé à la bouche, afin d'ajouter quantité de petits défauts qui rendront la texture plus agréable à l'œil. Enfin, alors que pour ce genre d'effet spécial il est de coutume d'employer des logiciels permettant de gérer quasi automatiquement la destruction d'un élément en 3D, l'explosion de la bouteille est entièrement animée à la main, comme on le ferait d'un personnage. Peter Jackson a en effet des idées bien arrêtées quant au déroulement de cette scène, du jaillissement de certains éclats, à la roulade qu'effectue le goulot sur la plage. Ces images seront complétées par un matte painting du ciel, permettant d'obtenir les teintes exigées par le réalisateur. Enfin, quantité de petits éléments animés par simulation de dynamiques finissent de rendre cette image crédible.

 

Lovely Bones, Peter Jackson
 
Faire sens
Finalement, c'est Charlie Tait qui résume le mieux le processus de création totalement atypique des effets spéciaux visuels de Lovely Bones : « Pour parler en toute sincérité, je ne voyais pas du tout où tout cela nous menait pendant la conception de nos effets visuels. Mais la nuit même où nous avons rendu notre dernier plan, j'ai pris tous les effets spéciaux créés pour ce film, et je me suis fait un diaporama à partir de mes scènes favorites, ce qui m'a rappelé toutes les peines que nous avions dû surmonter pour obtenir chacune de ces images. Et devant le diaporama, j'ai soudain compris à quel point tout ceci était cohérent : nous avions obtenu un résultat qui était à la fois totalement illogique, mais qui permettait de transposer visuellement les schémas de pensée de Susie. »

 

Lovely Bones, Peter Jackson
 


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