Depuis quelques années, le cinéma coréen produit et exporte de plus en plus ses mélodrames et force est de constater que cette tendance dans le cinéma local s’avère lourde et persistante aux côtés des sempiternels policiers (Memories of murder), des éternels films politiques (The President Last bang) et autres action movies (The Host). Ainsi, a-t-on pu découvrir ces dernières années quelques uns des fleurons du film mélodramatique coréen en salles ou en DVD, nous amenant à une réflexion simple : le genre se porte à merveille, il jouit d’une spécificité toute coréenne et ne se destine plus pour notre plus grand plaisir, à son seul marché intérieur.
Le genre vu par la Corée du SudFortement influencé par le cinéma américain classique, s’ancrant souvent dans la situation géopolitique particulière du pays et piochant avec appétit dans le riche vivier littéraire national, le mélodrame coréen s’impose comme le lieu seul où peuvent se rencontrer des destinées amoureuses, familiales ou sentimentales, tragiques ou non, et un contexte qui vise au sacrifice, au dépassement et à l’édification. De fait, le mélodrame coréen ose souvent la surenchère à tous points de vue, dans la sentimentalité aussi bien que dans le pathos et n’hésite pas à recourir à des situations improbables ou schématiques au point d’en être trop caricaturales. Et pourtant, à aucun moment, il ne prétend à des jugements radicaux et délétères. Bien au contraire d’ailleurs puisque la surprise est fréquemment au rendez vous avec ces films qui savent faire de leurs excès, leur grand point fort.
Ce constat réalisé, il faut aussi rapprocher le genre de ce qui se passe au Japon et en Chine par exemple, sans parler du Vietnam ou de la Thaïlande. En effet, ces pays de l’Asie du Sud partagent de nombreux points communs « civilisationnels », littéraires et filmiques et le mélodrame en est pour sûr l’un des plus vigoureux exemples communs. Ainsi, tous profitent de combinaisons narratives et scénaristiques similaires et osent des métrages que l’on ne pourrait pas produire en Europe notamment. Parce qu’ils ne correspondent pas aux gouts du cru mais aussi parce qu’ils ne s’inscrivent pas dans la logique de feuilleton, d’excessivité émotionnelle et d’accessibilité que l’on connait sous de telles latitudes et qui creusent par leurs excès, les possibilités de la vraisemblance. Et pourtant, au-delà de tout exotisme facile ou d’une étrangeté toute régionale, le mélodrame asiatique a ses adeptes et semble être parmi les seuls à concourir à l’international. Ainsi, les deux pendants du mélodrame asiatique se retrouvent seulement au Maghreb et en Inde du côté de Bollywood et de certaines de ses régions les plus cinématographiquement productives, là où la trame est faite pour dire autant que pour larmoyer (
Water, Choker Bali).
Cependant, malgré l’essor et l’importance du genre en Asie, il faut reconnaître une spécificité coréenne marquée, notamment dans l’emploi, le développement et le choix du genre comme moteur de nombreux films ; très prisé, le genre cumule en effet les sorties et profite à plein du développement d’une société riche et qui s’est modernisée avec une célérité rare dans l’ombre du Japon.
Ainsi, le mélodrame venu tout droit de Corée se fait majoritairement urbain. Il questionne avec ardeur et intensité, les rapports entre tradition et modernité mais aussi les relations amoureuses à l’aune d’une société coréenne conformiste et animée par d’importants changements. De fait, original, conséquent en termes de production et très demandé, le mélodrame coréen qu’il soit décliné en séries ou en films reste à part. Et surtout, profitant à plein de l’ancien système protectionniste des quotas, il croît comme jamais en Corée comme à l’export.
Réalisme, onirisme, politique et sentimentLa sortie prochaine de
La Petite fille de la terre noire s’inscrit parfaitement dans cette logique tout en déployant des thèmes ou des orientations déjà entrevues chez
Kim Ki-Duk (
Souffle et
Printemps, été, automne, hiver et printemps), Im Kwon Taek (
Souvenir), Hong Sang Soo (
Turning gate) ou dans des films comme
Springtime de Ryu Jang-ha,
Failan ou
My Sassy girl.
Réaliste voire naturaliste dans son filmage, le film de Jeon Soo-Il ose à merveille une histoire mélodramatique intense et explore avec soin les déboires d’une famille en proie à la pauvreté, à la misère et au deuil. De fait, portraiturant une Corée provinciale et industrieuse dont on ignore tout, le mélodrame devient le support d’un traitement critique et politique de la situation qu’il expose. Et tout autant, il cherche à émouvoir par le sort particulier qu’il fait vivre à sa jeune héroïne, digne représentante de Jackie Coogan (
The Kid), de Joey Norton (
Le Petit Fugitif) et d’Antoine Doisnel.
Dès lors, par sa diversité, par sa richesse mais aussi par la densité qu’il arrive à installer dans chaque plan,
With a girl of black soil se présente à nous comme le meilleur de ce que peut atteindre le mélodrame coréen. A savoir, une forme efficace, proche du réel – comme dans
Samaria – et qui nous raconte une histoire possiblement vraie. A la fois dérangeante et contemporaine comme le récent
Tokyo Sonata et tragiquement édifiante pour ne pas dire larmoyante à la manière du chef d’œuvre qu’est
le Tombeau des lucioles. De plus, là où le cinéma vérité européen opte en général pour une certaine sobriété, le cinéma mélodramatique coréen dépasse de telles limites et entreprend de choisir les situations les paroxystiques possibles. Pour mieux nous déconcerter et emporter à sa suite notre adhésion de spectateurs non avertis.
Par conséquent, on ne saurait que reconnaître au regard des productions récentes et de cette belle surprise qu’est
La Petite fille de la terre noire, la force et la puissance du mélodrame coréen dans l’armada de films venus d’Asie. En effet, combattant à égalité avec le film historique (
Les Seigneurs de la guerre,
The Forbidden Kingdom, Battle of wits), le genre s’insinue dans nos salles et contamine progressivement nos manières de narrer et de montrer la réalité des drames. Ainsi, loin des films des frères Dardenne et de
Bruno Dumont mais sans en renier la portée, le mélodrame venu de Corée surprend et pousse chacun dans des retranchements qui lui échappent, ceux de l’émotion – parfois facile – et de la compassion - rarement acquise. De fait, il serait plus que dommage de se priver de cette ouverture nouvelle alors profitons pleinement. Car l’avenir proche semble promis à coup sûr au charme varié et passionnant du mélodrame venu du pays du matin calme.