De
Nos années sauvages à
In the mood for love en passant par
Les cendres du temps ou même le si controversé
2046, Wong Kar-Wai est un cinéaste qui a marqué de son sceau l'histoire du cinéma. Cette année, il sera le président du 59ème festival de Cannes qui se tiendra du 17 au 28 mai 2006. Et il n'est pas étonnant que cet habitué de la célèbre manifestation filmique acquiert ce poste.
Wong Kar-Wai a toujours aimé à distordre le temps, à user de ralentis et d'accélérés pour bouleverser la chronologie. Son dernier
2046, assez mal accueilli de manière générale sous prétexte que le réalisateur chinois radotait, était en fait une oeuvre somme où toutes les obsessions du cinéaste se cognaient au triste temps qui passe et des amours déçues. Ce qui chez certains était perçu comme du rabâchage de figures était en fait un achévement tellement sensible avec ses héroïnes en pleurs et son protagoniste Proustien qu'il n'a pas été partagé par tous. Cannes et Wong ? C'est une histoire d'amour. Son premier long métrage
As Tears Go By fut présenté à la Semaine de la Critique en 1989. Depuis,
Happy Together, prix de la mise en scène en 1997,
In the Mood for Love, prix d'interprétation masculine pour Tony Leung Chiu-Wai et prix de la Commission supérieure technique en 2000 jusqu'aux problèmes de
2046 qui a déclenché un sérieux bordel dans les mémoires des festivaliers (film pas fini à temps pour être présenté, Maggie Cheung et son apparition de fantôme d'amour, tonnes de "je t'aime" à l'est d'Eden...). Tout le monde s'en souvient et tout le monde avait protesté. A tel point que le film est reparti bredouille.
Cela a au moins le mérite d'appuyer le principal défaut du cinéaste (et en même temps sa principale qualité) : le perfectionnisme. Wong Kar-Wai déteste la médiocrité et veut obtenir le film parfait. Il a mis cinq ans pour faire
2046, rien de plus banal finalement pour un film sur les ravages du temps. Mais, et c'est en quelque sorte un paradoxe de la vie, il n'est jamais aussi doué que lorsqu'il tourne dans l'urgence et vite. En captant les petits riens qui font les grands touts et les approximations de la vie.
Chungking Express est son summum. Cette histoire où dates de péremption et hasard des rencontres illustraient les sentiments des personnages hante les générations de cinéphile.
Rien que le souvenir de l’introduction est un délice. Une femme blonde, vêtue d’un imperméable, lunettes noires, déambule dans des couloirs sombres, se retourne avec une élégance folle, avant de reprendre son chemin. Un rideau est tiré. Belle métaphore. C’est le début de
Chungking Express, fiction magique tournée par le réalisateur en quelques jours pendant le tournage des
Cendres du temps, et on est déjà sous le charme. Mise en scène sensuelle, musique envoûtante qui génère une tristesse diffuse et troublante, ciels bleus immensément romantiques que seuls les âmes tristes peuvent contempler, une rencontre, un croisement entre un flic (Takeshi Kenshiro) et une tueuse (Brigitte Lin). Dans quelques heures, ils tomberont amoureux : il est beau mais n’ose plus se lancer, elle est belle mais ne désire plus rien. Il noie son chagrin solitaire en bouffant des boîtes d’ananas à consommer avant le 1er mai (pour se donner une raison de vivre). Elle, en clopant. Ils se rencontreront dans un bar. Il ne se passera rien, si ce n’est une relation fugace d’un soir, un frôlement, un amour platonique et pas physique. La demoiselle tragique, trahie par la vie, ne peut faire confiance à personne. Lui a la beauté des gens qui sont malheureux en amour, ceux qui ont une pureté d’âme et qui restent inexplicablement seuls...

Un regard dans un snack : les désirs, les histoires s’entrechoquent. On passe à une autre histoire : elle (Faye Wong, sublime) rêve sa vie à travers le
California Dreamin des Mamas and Papas. Lui a vécu une passion dévorante avec une hôtesse de l’air qui l’a laissé tomber. Comme à sa plus belle habitude, Wong Kar-Wai parle de cet amour qui fait vivre les êtres, un regard enflammé, discret et pourtant lourd de signification. Rien n’est plus beau que les déambulations du personnage de Faye Wong qui n’ose jamais vraiment regarder la personne qu’elle désire en face, de peur qu’elle ne devine ses sentiments. Toujours des regards en coin, une musique mise à fond pour fuir le quotidien et le malaise, un chemin constamment emprunté pour mieux être vu de l’autre, une maison remise à neuve pour effacer les souvenirs et installer une nouvelle présence… Tout un romantisme timide et profondément beau aux antipodes de la première histoire, plus sombre, plus désespérée. Ici, l'espoir est sourd. Et cette chanson des Mamas and Papas, répétée, encore et encore, accompagne les tumultes de la jeune femme, le début d’une relation naissante. Tony Leung, seul, nu dans son appart, proche de son aquarium, empoignant une peluche de Garfield, a la mélancolie superbe des personnages bouleversants de Tsai Ming-Liang. Pour plein d’autres raisons qui restent de l’ordre de l’indescriptible,
ChungKing Express est un film sublime qui rend heureux. Pas d’artifice, ni d’émotion trop appuyée, juste des acteurs fabuleux, une histoire qui ne repose que sur la discrétion, la sérénité, une bande-son à tomber et une mise en scène brillante. Du bonheur en bobine, quelque part entre
A bout de souffle de Godard et le récent
Lost in translation de Sofia Coppola…
Les plus belles histoires d’amour n’ont pas de fin. Et
2046 synthétisait toutes ces (sublimes) histoires : Tony Leung est l’écrivain et Faye Wong, la muse inspiratrice. Et dans un élan de mélancolie, Tony Leung se souvient de Maggie Cheung, une femme qu'il a aimé. On conserve de chacun de ses films des images marquantes, d'histoires d'amour impossibles, platoniques ou non achevées. Wong Kar-Wai plonge dans les souvenirs de chacun et en puise la sève universelle. On n'est pas prêts d'oublier de sitôt quelques unes de ses révolutions formelles (
As tears goes by), de son esthétisme raffiné (
In the mood for love) et surtout de la fièvre qui émane de ses cocons amoureux (
Happy Together).