Mais le danger en disant cela est d'enfermer le cinéma africain dans un cinéma immémorial et indirectement le mettre de côté. Dans la plupart de ces films, il y a une inscription des protagonistes dans leur environnement, à travers des dialogues qui vont prendre leur place dans la dramaturgie des films de façon naturelle, sans tambour ni trompette. Du coup, il y a une sorte de spiritualité qui en émane, il s'en dégage aussi une inscription dans un temps autre que le temps diégétique du film, qui correspondrait à celui du spectateur. Plusieurs strates s'additionnent ainsi, ce qui offre des œuvres riches qui ne s'épuisent pas malgré le re-visionnage et qui permettent d'interroger à différents niveaux de lecture la dimension temporelle profondément issue de la réalité africaine. Il ne faut pas omettre non plus d'évoquer l'origine de nombreux cinéastes qui est transposée dans leurs films, à savoir le déplacement qui est une dominante historique de tous les films. Le temps du déplacement est un temps du film par excellence. Il n'y a pas ou peu d'ellipse. Le temps est nécessaire pour exprimer le changement du personnage à l'écran. Dans l'esthétique même des films, le temps va être utilisé afin de permettre un discours ancré profondément dans la réalité.

La manière dont le cinéma africain est créé est aussi sensiblement différente, il n'est pas régi non plus par les mêmes dogmes en matière de montage, ce qui procure à ces oeuvres une grâce et une possibilité d'avoir une conscience intime du temps. Le temps reste dans nos sociétés modernes quelque chose qu'on perd souvent, et c'est un profond bonheur de le retrouver sur grand écran.
Hélas, depuis peu, à cause des décisions hâtives de la FMI qui obligent l'ensemble des pays africains à se désengager d'un cinéma principalement financé par les États, l'industrie cinématographique africaine meurt à petit feu. Cela va des productions jusque chez les exploitants. Le meilleur exemple est donné par Souleymane Cissé, qui dit qu'enfant à Bamako, il y avait jusqu'à 25 salles de cinéma, alors qu'aujourd'hui il n'en reste plus qu'une. Cela est effarant lorsque l'on compare cela aux politiques culturelles des pays occidentaux. Une sorte d'injustice tacite. Or en contrepoint de ce constat dramatique, l'arrivée des petites caméras DV donne une impulsion aux artistes en herbe qui fleurissent de toutes parts, et qui prouvent, si besoin est, la richesse tapie dans l'ombre de ces mêmes industries culturelles dont la réappropriation fut si longue et douloureuse à obtenir.

L'espoir reste fragile, mais on compte malgré tout des percées flamboyantes comme Daratt, du tchadien Mahamat-Saleh Haroun, Bamako du malien Abderrahmane Sissako ou encore le magistral Moolaadé du défunt Ousmane Sembene.