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Au-delà de l'image : Visage (Tsai Ming-Liang) [page 1]

Par - publié le 07 novembre 2009 à 22h06 ,
MAJ le 17 novembre 2009 à 02h03 - 0 commentaire(s)

Si Visage, actuellement dans les salles, est loin d'être son meilleur film, Tsai Ming-Liang, chantre de la rigueur spartiate des plans, a néanmoins réalisé par le passé des chefs-d'œuvre de sensualité et d'incarnation de ses idées formelles. La preuve.
 
MALAISE EN MALAISIE
 
Né en Malaisie (pays où le napalm brûle dans les veines et où la malaria tue), Tsai Ming-Liang a passé son enfance et son adolescence dans un village avant de partir pour Taipei étudier les arts dramatiques et le cinéma à l'Université culturelle de Chine. Il commence comme producteur pour le théâtre avant d'écrire des scénarios et de réaliser pour la télévision de Hong Kong des moyens-métrages sur l'âge ingrat (Tous les coins du monde en 1989, Les garçons en 1991). Un an plus tard, il orchestre son premier long, Les rebelles du Dieu néon, et s'impose comme une valeur sure de la seconde nouvelle vague taïwanaise. Ses sujets de prédilection ? La difficulté de communiquer, la sexualité malade, la solitude urbaine, la mélancolie qui ronge l'âme, l'amour impossible, les désirs morts. En interview, le maesto ajoute : « Je ne veux pas que le spectateur soit en terrain connu. Tous les éléments que l'on voit dans le film font partie de ma vie, de mon expérience personnelle, de mon quotidien, des milieux où j'étais. » Chez lui, chaque plan correspond à un état d'âme, à un frisson érotique ou à l'ébauche d'un sentiment diffus. C'est en 1994 que les cinéphiles du monde entier le remarque avec Vive l'amour, ménage à trois sublime, récompensé d'un Lion d'or à la Mostra de Venise. Viennent ensuite La rivière, The Hole, tous confirmant son talent. 

 

VISAGE2
 
Et, surtout, Et là-bas quelle heure est-il ?, son chef-d'œuvre absolu. Qu'il filme comme ici des échanges de regards furtifs dans une station de métro ou un bonhomme qui urine dans une bouteille, Tsai a ce que bon nombre de ses émules n'ont pas : l'élégance, la classe tranquille. Sans quitter son écosystème habituel (d'où une impression d'aboutissement et des qualités d'épure), le cinéaste choisit, avec une histoire de rencontres qui ne se font pas, de rendre hommage au cinéma qui autorise toutes les magies et plus précisément à celui de Truffaut (beau cameo de Jean-Pierre Léaud, reprise de la musique). Résultat : un élixir où tout un chacun reconnaît des lambeaux de son identité morcelée. Où le moindre regard, le moindre geste, la moindre respiration a son importance : « A chaque fois que je fais un film, je me pose une question essentielle : qu'est ce que je vais montrer, ce que je vais dire, ce que je vais créer, penser... au lieu de prévoir les réactions du public. Cette façon d'écrire m'a souvent été reprochée surtout en Asie par des gens qui m'ont demandé pourquoi dans ce cas je fais du cinéma. Pour moi, le cinéma reste un outil, un art très direct qui implique une part de responsabilité directe. On doit être prudent devant chaque objet de création. Dans Et là-bas quelle heure est-il ?, j'ai utilisé le cinéma pour m'interroger sur la vie, sur les expériences passées. »
 
Malgré sa tristesse inconsolable, Et là-bas quelle heure est-il ? constitue un idéal de cinéma qui provoque le plaisir des sens, laminés par un tel envoûtement intime et le plaisir de l'intellect, subjugué par la force d'une mise en scène rigoureuse. Suite à ce monument, il signe Goodbye Dragon Inn - qui annonce bien en amont Serbis, de Brillante Mendoza - : « Dans Goodbye Dragon Inn., je me posais des questions sur le cinéma. Pourquoi je vais utiliser le cinéma ? Pour montrer finalement notre condition, notre vie traversée. Dans le film, je voulais étudier les rapports entre une salle de cinéma et son public. Sur les médias qui peuvent avoir de l'influence sur le spectateur jusqu'à m'interroger sur la fonction de cinéma pour savoir qu'est ce que c'est le cinéma. Quelle est l'essence du cinéma à partir du moment où on commence à enlever tous les éléments auxquels nous sommes habitués, c'est-à-dire l'histoire, l'intrigue, le jeu des acteurs, l'ambiance, tout ce à quoi on est habitué ? Si petit à petit on enlève ces plans de cinéma, que devient ce plan ? D'où vient le plan qui dure sept minutes ? Dans cette séquence, j'ai insufflé tous les sentiments que j'ai pu ressentir avec le cinéma. » Et surtout La saveur de la pastèque, l'un de ses films les plus originaux, mélange de comédie musicale et de pornographie : « Il faut bien reconnaître une différence entre le public oriental et occidental. En Orient, il est toujours très difficile de parler de sexe au cinéma sans qu'il n'y ait tout de suite une quelconque classification. Dès qu'on montre un sexe ou un corps, la censure fait mal comme si la notion de sexe devait ne pas exister. Pour moi, le sexe ou le corps sont des banalités tout comme quand on se lave tous les jours, on se regarde dans le miroir. On est face à notre propre corps. Or, à cause de notre éducation, confucéenne ou autre selon le pays, le corps reste néanmoins en Asie un tabou. On ne peut pas en discuter. On ne peut pas traiter le directement dans l'art. On ne peut pas montrer les poils d'un pubis, ni une scène d'amour telle qu'elle est avec ces paradoxes, avec cette éducation, avec ces ambiguïtés. Cela reflète des fondements de la société qu'il serait intéressant de questionner. »
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