ENTRETIEN AVEC GERALD HUSTACHE-MATHIEUAprès deux courts métrages qui ont fait le tour des festivals,
Peau de vache (César du meilleur court-métrage 2003) et
La Chatte Andalouse, Gérald Hustache-Mathieu passe enfin au long avec son actrice porte-bonheur, la trop rare Sophie Quinton. Elle interprète ici Avril, une novice, qui part à la recherche de son frère avant de prononcer ses vœux. Le réalisateur en profite pour livrer un magnifique portrait de femme, celle qui se laisse déshabiller par la pureté de la nature, la simplicité des sourires et les couleurs du monde. Contemplatif et complet, le film berce comme le son des vagues de Camargue qu’il nous laisse découvrir. Rencontre avec le réalisateur pour parler avec lui de son poème, de son tableau, de son film.
Pourriez-vous revenir sur votre rencontre avec Sophie Quinton qui partage votre cheminement artistique ?GHM : Je pense qu’avec Sophie, ça a été une vraie rencontre et le terme n’est pas galvaudé, je parle vraiment d’un moment important dans ma vie. Pour le casting de mon premier court,
Peau de vache, c’était particulièrement étrange, on avait vu une trentaine de comédiennes et aucune ne convenait. Sophie était la dernière de la liste donc on misait beaucoup sur elle, tout en se disant que c’était impossible que l’ironie du sort fasse qu’elle soit la bonne. Je me souviens exactement du moment où elle a franchi la porte. Je revois sa présence. Elle avait une petite robe rouge, légère, et avait l’air du petit chaperon avec ses grands yeux bleus. Je crois qu’immédiatement, j’ai vu une pureté évidente. Je lui ai parlé d’une manière particulière que j’ai gardé depuis, une manière plus respectueuse qu’avec quelqu’un d’autre. Habituellement, je suis quelqu’un qui parle vite mais avec elle, je parle lentement car elle a aussi un débit de voix assez lent et son timbre est doux donc je suis plus lent de peur de la brusquer et de l’effaroucher. En même temps, Sophie possède un vrai un mélange de force et de malice, de moins innocent qu’il n’y paraît au premier abord. Bref, j’ai tout de suite senti qu’il y avait là une vraie rencontre. Les histoires que j’écris ont toujours le risque de tomber dans la poésie nian-nian, la mièvrerie, la fantaisie ou quelque chose de bucolique car je frôle ça, mais grâce à son jeu presque trop âpre au contraire, une pureté de très vraie et authentique, cela crée l’univers de mes films. C’est comme si on marchait tous les deux sur un fil en se donnant la main et qu’il fallait qu’on soit tous les deux. C’est grâce ou à cause de ça que j’ai envie de continuer à faire des films avec elle. La condition
sine qua non pour que mes films tiennent debout est que Sophie soit quelque part dedans. Mais bon, elle ne m’inspire pas que des religieuses car je risque de lui proposer un rôle de prostituée la prochaine fois, donc on est bien loin de ça (
rires). Il y a en tout cas pour
Avril, des comédiennes qui ne pourraient pas jouer ce rôle. Certaines phrases pourraient être grotesques ou ridicules dans leur bouche. On n’y croirait pas mais elles n’y pourraient rien. Sophie a une vraie candeur et une innocence, même si je découvre en même temps son coté obscur que j’espère explorer plus tard. Elle est rare. Ce serait beau si je pouvais faire toute ma filmographie avec elle. On verrait une femme dans différents rôles, à différents âges, du début à la fin. Plutôt que de courir à toute vitesse horizontalement, je préfère me poser à un endroit et creuser, descendre. Je travaille aussi toujours avec le même chef op’, le même ingé-son, le même monteur et la même productrice comme pour me poser tel un chercheur qui ne peut pas brasser tous les domaines de la science. Je pense qu’en creusant, ça fera la singularité. Je creuse à un endroit, les Dardenne creusent ailleurs, Truffaut avait creusé encore ailleurs. Peut-être même que l’on peut continuer à creuser dans le trou de quelqu’un, pour l’approfondir.
Vous arrive t-il de la voir différemment quand elle apparaît dans le film d’un autre ?Quand elle a fait
Qui a tué Bambi ?, elle trouvait ça dommage qu’on ait pas fait notre premier long ensemble mais si elle m’avait attendu, elle en ferait peu. J’adore la voir sous l’oeil d’autres réalisateurs, surtout dans
Bambi, elle a quelque chose d’Hitchockien que je voyais aussi en elle et que j’avais envie d’explorer. Gilles Marchand a su prendre ça d’elle et ça m’a beaucoup touché. Dans
Pacotille, elle jouait une pétasse, c’est elle qui le dit, et ça m’intéressait de voir ça. De plus, elle se mettait en colère donc je voulais voir ça (
rires). Pourtant, un peu d’une façon possessive, j’ai l’impression que malgré tout, il y a quelque chose d’unique entre nous, pas qu’entre elle et moi mais aussi avec Aurélien, le chef op’ avec qui elle a une grande complicité et avec Pierre, l’ingé-son. J’ai l’impression qu’à nous quatre, il y a une intimité très particulière qui fait que ce qu’elle donne dans mon film, elle ne le donne pas forcément ailleurs pour le moment. Jalousement, j’aime penser que c’est unique mais tous les réalisateurs se disent ça.
Il y a un rapport entre Avril et votre second court, La Chatte Andalouse. Etait-ce pour vous un prolongement ?Ca m’a un peu paralysé pendant l’écriture, de peur que les gens le voient comme une sorte de suite donc j’étais très vigilant. En même temps, c’était difficile car il y avait aussi un personnage de novice et une histoire de peinture. J’ai failli abandonner le projet en me disant que je n’arriverais jamais à le désolidariser de
La Chatte Andalouse mais comme je crois qu’il n’y a pas de mauvais sujets et qu’il faut juste creuser, je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup de choses que je n’avais pas explorer dans l’autre et que les personnages étaient bien différents, ainsi que les enjeux. C’est souvent le cas dans un film, beaucoup paraissent différents en surface mais racontent la même chose. Quand on a présenté
Avril à Clermont-Ferrand, il y avait
Peau de vache en avant programme, je me suis alors rendu compte que les thèmes étaient très proches mais les personnages bien différents. En fait,
Avril et
La Chatte Andalouse sont deux projets nés d’une même idée originelle. Je me souviens de la première étincelle qui m’a donné les deux films. J’étais en voiture, j’écoutais un album de Texas,
The Hush, dans lequel il y a un morceau instrumental, et comme les musiques me donnent tout de suite des images, j’ai vu une novice sur un petit solex avec une cagette de légumes à l’arrière qui longeait une route des Landes. Elle distinguait la beauté de la mer à travers les pins. Elle garait son solex en à l’ombre des arbres pour le cacher et retirait son voile et sa robe pour avancer en sous-vêtements vers cette grande plage de l’Atlantique. Elle s’approchait des vagues et comme la plage était déserte car c’était le matin, elle retirait tous ses habits pour se baigner nue dans la mer. Ca, plus la musique qui allait dessus, j’ai été subjugué, comme avec une apparition. Je sentais que cette idée me touchait, qu’elle avait une force. Ce qui est drôle, c’est que l’idée du solex a donné
La Chatte Andalouse et aussi de prendre un personnage de religieuse car au départ, ce n’était qu’une étudiante en Arts plastiques mais ça ne marchait pas, tandis que cette étudiante qui confie son travail à cette religieuse a fait avancer l’histoire. Ensuite, j’ai voulu suivre ce personnage dans le couvent pour chercher d’autres enjeux ailleurs et donc, la scène originelle se retrouve dans
Avril. D’ailleurs, elle est très symbolique de tout le film au fond car cette religieuse, personnage archétypal sur lequel on projette plein de choses, est avant tout une femme, un être de chair et de sang, plein de désir, d’envie et de sensualité. J’avais envie que le film la déshabille d’une certaine manière, que le film aille chercher la femme en dessous des habits.