Dans un autre registre,
Sin City est une adaptation brillante de la série de romans graphiques de Frank Miller. Le film donnait à Mickey Rourke et à Bruce Willis l'occasion de retrouver des rôles à leur mesure, à Robert Rodriguez de réaliser avec l'auteur de l'oeuvre originale son meilleur film. Benicio Del Toro y renouait avec sa veine plus fantasque. Il était de la partie à laquelle collabora Quentin Tarantino. Il incarnait le rôle d'un Flic qui, après avoir terrorisé sa copine et énervé Clive Owen, se faisait égorger façon « Pez ». S'ensuivait un tête à tête ubuesque entre un conducteur et son passager, dans la scène la plus improbable et la plus drôle du film. Del Toro y composait un personnage aux yeux immenses et à la voix à la fois mielleuse et sadique. Quand il s'agit d'aller dans la caricature, l'acteur y va à fond. Il est parfaitement dans le ton des personnages très marqués de Miller et de son univers désenchanté. Il agrémente son rôle de trouvailles fort réjouissantes, comme un petit rire suraigu et post-mortem et des changements de voix lorsque, la gorge à moitié ouverte, il raille son assassin.

En dépit de tous les problèmes qu'il a pu connaître pendant le tournage et en postproduction (le départ précipité de Mark Romanek, la partition de Danny Elfman un temps jetée aux oubliettes), Wolfman ressemble plus à la relecture amusante d'un classique qu'à un film maudit laborieusement achevé par un yes-man. En l'occurrence, il y a Joe Johnston dont la cinéphilie semble depuis le début de sa carrière inféodée à l'amour du cinéma de genre - Jumanji et Jurassic Park 3 renouaient avec l'esprit des vieux films d'aventure de série B. En refaisant Le loup-garou, de George Waggner, il lui était possible d'envisager différentes solutions : l'imitation, l'actualisation, le pastiche, la parodie. Pourtant, il ne se situe ni du côté théorique à l'épreuve dans Le Village (M. Night Shyamalan, 2004), ni dans le post-modernisme de Wolf (Mike Nichols, 1994). Parcouru par une absence de cynisme, Wolfman reprend l'imagerie lycanthrope au premier degré, sans distanciation, susceptible de séduire les nostalgiques de l'âge d'or hollywoodien : les magiciens anthropophages, les décors caressés par la brume, le camp de bohémiens, les courses-poursuites sur les toits, la croyance magique, l'énergie sexuelle réprimée, la métamorphose schizophrène à la Docteur Jekyll et Mister Hyde. En opposition au héros contaminé par une malédiction ancestrale, il y a la population majoritairement bigote et superstitieuse assimilant le loup-garou au diable.

Il est décidément un grand compositeur de rôles. Un de ces acteurs-poètes comme on en croise peu qui font de chaque apparition quelque chose de spécial. Il s'approprie chaque personnage, en fait un événement inattendu. Benicio Del Toro, comme les très grands, n'a rien d'une marionnette mais enrichit le matériau dont il dispose. On a pu dire de lui qu'il était un caméléon. C'est sans doute vrai car il est protéiforme. Mais c'est totalement faux car il est loin de se faire oublier et de se fondre dans le paysage. Avec sa manière unique, audacieuse et créative, Del Toro est de ceux dont on attend toujours la prochaine métamorphose avec une grande avidité.