Trop belle pour toi et son personnage principal sont finalement assez proches de cette progression. Depardieu est un bourgeois marié à une femme trop belle. Il s'éprend de son assistante totalement quelconque (Balasko). Le récit est sans doute l'un des plus classiques qu'ait produit son auteur: le triangle amoureux et l'adultère, ainsi que la souffrance qui en découle. Mais il le fait à sa manière, avec Schubert pour lui prêter main forte et la voix de Depardieu, blessée et rendue vulnérable par un amour inattendu, avec sa manière unique d'épouser le verbe du cinéaste (« oui mais moi, elle me bouleverse cette musique », « elle est quand même un peu tarte... »). Pour la première fois, il n'incarne pas la force, le meneur (comme c'était le cas dans
Les Valseuses, déjà un peu moins dans
Préparez vos mouchoirs). Mais il est à la merci d'un désir qui bouleverse sa vie (le corps de cette femme auquel il ne peut pas résister, du moins au début). Il est pris entre
Josiane Balasko et
Carole Bouquet, presque effacé par elles et tente de se débattre pour trancher, se sortir de cette situation et exister de nouveau, lorsque l'ennui a gagné sur l'amour. Il est dominé par le désarroi et c'est cela qui ponctue le film dans un cri magnifique face caméra (« il me fait chier votre Schubert, vous comprenez! »).
Depardieu sera l'un des personnages importants de
Merci la vie en 1991. Il joue Marc Antoine, narrateur qui présente le passé vénéneux de la mariée Anouk Grinberg. Il est le médecin qui est témoin de la « chtouille foudroyante » propagée par elle. Le rôle est un sorte de voix off qui n'en est pas une (car il est à l'image ou au volant de sa voiture), il joue parfois, mais demeure dans un discours indirect libre fascinant, qui accompagne un flashback qui s'anime à l'image (« c'est ça qu'on appelle un flashback ? » demande Charlotte Gainsbourg). Il enquête sur la mariée, se met à la poursuite de cette fille perdue. Il est celui qui découvre le mal (« ça rigole plus maintenant ») et diagnostique le Sida, sans toutefois le nommer.
Faisant partie intégrante de l'univers de
Bertrand Blier, il fait une apparition clin d'oeil dans
Les acteurs (où il est encastré dans un arrêt de bus et où on se moque de ses accidents de moto). Il revient pour un rôle plus conséquent dans
Combien tu m'aimes ? en 2005, celui du mac de
Monica Bellucci, chez qui elle tente de revenir, mais elle est troublée par l'affection que lui a donnée Bernard Campan.
Gérard Depardieu a gagné en épaisseur et en gravité, n'est plus le voyou expansif de ses débuts auprès de Blier, mais incarne véritablement la patte du cinéaste, celui qui délivre ses répliques et met en valeur son style comme aucun autre, comme un interprète idéal, qui avec le temps a gagné en sobriété, celle dont il fait également preuve dans
Mesrine : L'Instinct de mort de Richet, dans le rôle d'un parrain respecté. L'acteur apparaît un peu désabusé aussi, sans la vitalité de son jeune temps comme dans 36 quai des orfèvres d'
Olivier Marchal.
Auprès de Blier, on constate son évolution, ce talent qui a trouvé sa maturité. Le cinéaste a su saisir une évolution grandiose : de cette nature extraordinaire à cette sagesse et cette retenue. Retracer leur collaboration et leur osmose, c'est raconter leurs progressions respectives, leurs audaces, leurs recherches aussi. Le couple de cinéma qu'ils forment est fascinant et on espère bien les retrouver à un moment ou à un autre, tant leur alchimie nous a offert de très grands moments.