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Bertrand Tavernier : témoin humaniste [page 1]

Par Nicolas Houguet - publié le 07 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 16 mai 2010 à 11h47 - 0 commentaire(s)
Une oeuvre personnelle, au coeur du malaise des êtres

La Mort en direct est une autre expérience difficile avec les producteurs du film pour Tavernier. Roué à ce genre de bras de fer depuis ses débuts, le réalisateur doit se bagarrer pour imposer son choix d'acteurs (Romy Schneider et Harvey Keitel). Ensuite ce sont les américains que cette histoire très sombre laisse perplexes: Un "homme caméra" assiste à l'agonie d'une femme pour qu'elle soit diffusée à la télévision. En 1979, c'était de l'anticipation cauchemardesque et paranoïaque. A présent, c'est presque la réalité. De nouveau, avec son regard aigu sur la société, Tavernier touche juste avec ce film dur, porté par l'intensité de Romy Schneider dans l'étrange cadre d'un Glasgow, déserté, dans un avenir proche et sans espoir. Le réalisateur s'est toujours battu pour imposer ses choix. Force est de reconnaître qu'il a rarement eu tort, jusque Dans la Brume électrique.

Après cette gravité, il réalise Une Semaine de vacances en 1980.
L'oeuvre présente à travers le personnage de Nathalie Baye les doutes d'une enseignante à Lyon. On retrouvera plus tard cette préoccupation dans Ça commence aujourd'hui avec Philippe Torreton beaucoup plus tard. On recroise dans ce film Philippe Noiret reprenant son personnage attachant de L'Horloger de saint Paul. On voit la cohérence de son oeuvre et la constance des problèmes qui occupent Tavernier, quelque chose d'un engagement, de convictions qui nourrissent une partie de son cinéma. Il livre toujours des oeuvres assez intimes (ici dans sa chère ville de Lyon, entouré d'acteurs qui lui sont chers, dont Michel Galabru). Il y a quelque chose de viscéral et de subjectif, de sincère et d'opiniâtre dans sa manière de mettre en scène. C'est en cela qu'il est émouvant, car il suit très peu les effets de mode, se fie à son instinct et à sa passion avec une assurance admirable. Il place le malaise des êtres au coeur de ses récits et n'a rien d'un idéologue.


Enfin, en 1981 arrive son chef d'oeuvre, Coup de torchon, film hallucinant, atypique et unique en son genre. Tavernier, que l'on pourrait à tort qualifier d'assez réaliste, plonge au coeur de la folie meurtrière d'un homme. Au début il y a un roman noir de Jim Thompson qui se déroule dans le sud des Etats-Unis. Tavernier choisit de raconter cette histoire en Afrique. Avec Aurenche au scénario, ils étudient l'existence étrange d'un shérif, vivant avec une femme infidèle, tentant de faire régner l'ordre dans une ville à l'écart, sombrant avec indifférence dans une escalade d'assassinats. Entre humiliation et meurtres de sang froid, démence et indifférence de l'assassin, absurdité, humour et tendresse même, Philippe Noiret compose un personnage absolument monumental (et aux nuances psychologiques assez délicates à traduire). Cela donne un grand film qui ne ressemble qu'à lui-même, peut-être un pendant cinématographique à l'Etranger de Camus. Un très grand moment en tous cas (et des prestations réjouissantes d'Isabelle Huppert, Guy Marchand, Jean-Pierre Marielle et Eddy Mitchell). L'audace du cinéaste et son aplomb, dans cette ambiance noire et détraquée, a quelque chose d'époustouflant.

Coup de torchon est d'influence américaine. Cela n'est plus à prouver, Tavernier revient sans cesse à sa fascination première de cinéphile comme en témoigne encore le documentaire Mississippi Blues, presque dans le prolongement de son étrange film, à la rencontre de ce sud états-uniens qui l'attire déjà.
Sa carrière est aussi faite d'intermèdes parfois inattendus, comme le proustien et gracieux Un Dimanche à la campagne en 1984. On se souvient devant ce film que Tavernier, dans son enfance, a été grand lecteur des auteurs classiques. Cette oeuvre en convoque l'élégance. On pénètre dans l'univers de ce vieil homme, pas loin de la mort (magnifique Louis Ducreux), visité régulièrement par son fils qui l'indiffère (Michel Aumont), plus rarement par sa fille (Sabine Azéma), qu'il idolâtre. Et au delà de ce tableau d'un "monde d'hier" et de cette belle campagne, ce sont de nouveau les liens d'un père à ses enfants que Tavernier explore ici avec une belle sensibilité, montrant une injustice également: celle de l'amour mal partagé de ce vieux patriarche pour ses deux enfants. On sent la bassesse et la mesquinerie également, avec la mort qui rôde et l'héritage qui s'annonce. C'est aussi un film où Tavernier évoque subtilement ses souvenirs et un peu de sa famille (à partir d'un livre de Pierre Bost).


Autour de minuit ramène Tavernier à sa passion américaine et en particulier au Jazz. Il s'agit d'un vieux rêve: évoquer les jazzmen à Paris dans les années 50. Il en fait la confidence à Martin Scorsese. Peu de temps après, il a un producteur. Scorsese joue d'ailleurs dans le film. Malgré quelques réticences (comme d'habitude), Tavernier tourne son film sur ce saxophoniste épuisé et alcoolique qui donne des concerts à Paris. Il rencontre un fan absolu en la personne de François Cluzet, qui le soutient et l'accompagne, en admiration totale. Pour aimer ce film, il faut se faire l'oreille (et le regard) à son ambiance, à ses longs moments musicaux. Il est en effet assez exigeant, comme la musique qu'il évoque. Mais il n'est pas sans rappeler Bird de Clint Eastwood qui a fort aimé ce projet.
Tavernier se raconte ici de nouveau, à travers Cluzet, dévoré par sa passion et prêt à tout lui sacrifier. Le film sort en 1986. Il est clair que Tavernier est à présent à la tête d'une oeuvre ambitieuse, éminemment personnelle.

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