"On peut apprécier le film en faisant économie de toute la dimension psychanalytique propre à tous les bons contes de fées qui se respectent (la tante est une marâtre méchante qui se régale des âmes jeunes et virginales). Mais il faut aimer les mélanges de sources, ne pas avoir peur des digressions hystériques et ne pas trop être sourcilleux au niveau du scénario dont l’architecture qui part d'une réalité gnangnan pour muer en cauchemar extrême s’avère carrément moins complexe. Tout le pouvoir de House (ne pas se fier au titre qui l’apparente à un mauvais métrage de Steve Miner) réside dans un art graphiquement barré du décalage proche du collage à la Svankmajer. Ce n’est pas de la pose, c’est de la recherche qui traduit une volonté de surprendre au détour de chaque plan, sans nécessairement séduire (voir le flashback, premier frétillement de rétine, où l’héroïne relate sans fards la jeunesse de sa tante et de sa mère pendant la guerre du Pacifique, astuce que Quentin Tarantino a dû reprendre dans Kill Bill n°1 pour relater le passé de O’Ren Ishii – Lucy Liu). Ici, tout est sur l’écran et il serait inutile de faire une énumération de tous les détails qui ajoutent au plaisir. Face à tant de singularité, Takashi Miike peut presque aller se rhabiller. Le film, pop, fun et bariolé, consommable sur des visions répétées, donne l’impression d’avoir absorbé de l’ecstasy sans avoir à subir les conséquences du bad trip. C’est d’autant plus drôle, insolent et subversif que la morale est (presque) sauve dans un épilogue désarmant de premier degré. Tout ça pour dire que si vous recherchez à atteindre une dimension stratosphérique au cinéma et si vous en avez marre des films qui ne vont pas au bout de leurs idées cintrées, risquez vos préjugés et boostez votre curiosité avec ce House, grand film à l’angoisse psychédélique totalement méconnu et grand film tout court sur l’adolescence. Mieux encore: un drôle de machin inclassable qui s’autorise toutes les audaces en poussant le vice à charrier chez le spectateur des émotions totalement contradictoires dans la même minute. On parie que Tsukamoto l’a vu et adoré."
"C'est bien connu: sous chaque cinéphile, se cache un mélomane. Pas la peine d’aimer les films musicaux pour savourer ce formidable Rockers. L’introduction du Satta Massa Gana par Third World où l’on appelle ouvertement à la réconciliation entre Blancs et Noirs donne le ton à la fois musical et politique. Au même moment, on découvre le héros Horsemouth qui décrit sans en avoir l’air une situation sociale peu clémente (les riches profitent des pauvres englués dans une souffrance invivable). C’est ce mélange de musique et d’esprit rebelle qui va faire tout le sel de ces aventures. Satta Massa Gana, morceau entêtant s’il en est, va poursuivre d’un bout à l’autre. Et ainsi de suite, chaque scène contient sa musicalité, sa sonorité, son tempo, ses morceaux phares. Réalisé en 1978, ce film Jamaïcain réalisé par Ted Bafaloukos, cinéaste grec de son état, vaut avant tout pour sa bande-son (génialissime) qui permet d’écouter toutes les valeurs confirmées du reggae de l’époque. Au casting donc, que du bon: Robbie Shakespeare, Big Youth, Burning Spear, Gregory Isaacs, Count Ossie, Tommy Mc Cook, Theophilius Beckford, Jacob Miller, Peter Tosh. Tel quel, il faut prendre comme un enchaînement de séquences et de sons qui fait du bien aux yeux et aux oreilles. Et à ce niveau, on pourrait presque regarder Rockers uniquement pour sa musique si les images n’étaient pas aussi dépaysantes, significatives et donc révélatrices de l’ambiance d’une époque faussement svelte."
"Dans ses films précédents, Shyamalan était un enfant asexué qui s’était sans doute cru l’élu de Dieu sur terre, qui avait toujours rejeté les zones d’ombre de la vie ou que les hommes pouvaient s’entretuer: ici, c’est l’inverse. De la même manière qu’il refuse presque de raconter son histoire, le cinéaste se demande dans La jeune fille de l’eau si l’espèce humaine mérite d’être sauvée alors que la guerre en Irak fait rage à des kilomètres. Continuité du style noir après la fin lucide du Village où une oie blanche découvre que tout ce qu’on lui a toujours raconté n’était finalement que du flan. Continuité dans la parenté avec Spielberg qui aujourd’hui filme des extra-terrestres malintentionnés. Un événement d’autant plus paradoxal que La jeune fille de l’eau provoque la même déconfiture que Rencontres du troisième type. Voilà pourquoi ce combat d’individus différents qui assemblent leurs efforts pour raviver la flamme disparue en eux devient le nôtre. Voilà pourquoi le vrai sujet émerge enfin: dans un climat apocalyptique, des vous-et-moi de la vie de tous les jours essayent de sauver une créature magnifique, menacée par des cerbères hargneux, qui incarne à la fois la part d’inconscience et l’invitation au rêve qu’on a presque tous perdus. Pour toutes ces raisons, pour les prises de risque immenses, le doute des conventions et, surtout, les larmes de désespoir des personnages qui veulent achever le film dans lequel ils errent parce qu’ils croient fort en ce qui les anime, La jeune fille de l’eau devient un formidable conte pour adultes doublé d’une extraordinaire réflexion sur le cinéma, susurrée par un créateur fatigué, égotique, mégalo, autodestructo, déprimé, déniaisé mais formidable. Vraiment formidable."
"Contrairement à tous ses petits camarades, la cinéaste n’use pas du sacro-saint réalisme ou même du «cinéma-vérité» européen en vogue pour dépeindre un monde à la dérive. Elle a recours à une forme ostentatoire, artificielle et maniériste (filtres colorés, montage expérimental) qui rappelle essentiellement le cinéma underground américain des années 60 (d’où l’influence palpable d’un style pop art US à la Warhol)."