Par - publié le 24 décembre 2007 à 06h03 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 12h11 - 0 commentaire(s)

SIX STRING SAMURAI (LANCE MUNGIA)

"Rien ne sert de faire de la gratte si on ne sait pas manier le sabre. Tel pourrait être l’enseignement de Six String Samurai, film bizarre et méconnu qui avec peu de moyens a réussi à fomenter une sorte de maelström enthousiasmant où tout plein de courants cinématographiques et d’émotions contradictoires (c’est rigolo sans être vraiment drôle) se livrent une bataille cruelle et sans merci. L’idée a commencé à germer dans l’esprit de deux lascars (Lance Mungia et Jeffrey Falcon) qui ont eu envie de se faire plaisir en réalisant un film dans lequel leur cinéphilie vorace répond à leur soif d’originalité. C’était en 1996. Deux ans plus tard, le film sort. Dans l’anonymat le plus total (expliquant ainsi l’absence de sortie hexagonale). A l’écran, le résultat, inqualifiable sans être exempt de faiblesses, ne trompe pas sur les intentions ludiques: faire du cinéma pour le fun en essayant de convertir le maximum de gens. Si on n’adhère pas aux partis pris des premières images tonitruantes, il y a de fortes chances pour que vous rejetiez en bloc en arguant – le retard faisant – à du Kitamura à la sauce Big Mac. Le film vaut mieux même s’il pèche par gourmandise et ne contrôle pas toujours ses excès."


DES MONSTRES ET DES HOMMES (ALEXEI BALABANOV)

"Si Kafka avait dû un jour réaliser un film (en mode mineur), il aurait certainement signé celui-ci tant on touche présentement à l’essence de son style et de son désir d’abandon de soi. Or, le coupable de cette inquiétante étrangeté n’est pas lui mais un disciple doué. On est d’accord, faire de l’étrange pour «faire étrange» ne rime à rien. En revanche, créer une atmosphère ouatée, provoquer des sentiments viscéraux par la simple force des images et montrer des choses peu communes pour dépayser le regard s’avèrent des ambitions plus stimulantes. Après un prologue explicatif en noir et blanc, on pourrait craindre le machin outrecuidant et poussiéreux. Il n’en est rien. A Saint-Pétersbourg, au début du 20ème siècle, deux familles (l’une, aisée; la seconde, plus modeste) vont être bouleversés (le mot est faible) par un homme louche et manipulateur fraîchement sorti de prison. Flanqué d’un acolyte gangster au sourire cruel, il va reprendre son commerce de photographies érotiques et continuer à fomenter des clichés compromettants mettant en scène des jolies jeunes filles fessées par une vieille grand-mère. Surgissent dans la narration la fille d’un ingénieur des chemins de fer fascinée par ce trafic de photos vendues sous le manteau; une aveugle torturée par des âmes sans vergogne; des jumeaux siamois adoptifs originaires de Mongolie liés par la hanche qui vont être exploités. Ce n’est que le troisième long métrage de Alexeï Balabanov et il est beau comme son premier (Des jours heureux). Pour info, ce cinéaste a commencé à œuvrer dans le documentaire, fort d’avoir voyagé partout dans le monde (notamment en Afrique et au Moyen-Orient, en tant qu’interprète militaire). Avant d’étudier le cinéma à Moscou, Balabanov fut dans l’armée de l’air de son pays. Pas étonnant alors que son film prenne de la hauteur au fil d’un temps suspendu."


ORLANDO (SALLY POTTER)

"L’action du film (parce que nous sommes dans un film, pas dans une adaptation de livre planplan, encore moins au théâtre filmé) démarre en 1600 avant de s’achever comme un ruisseau dans un fleuve dans le roman en 1928; dans le film, dans les années 90. Orlando, beau comme une fille, devient le confident privilégié d’une Elisabeth I qui a une voix d’homme. Sur son lit de mort, elle lui demande de rester éternellement jeune. Ce sera le cas: Orlando va traverser les époques, les années, les courants pour finalement changer de sexe sans vieillir, sous-tendant que l’avenir des hommes sera féminin. De la première image à la dernière, le film est traversé de séquences monumentales où l’on peut revisiter quatre cents ans de l’histoire de l’Angleterre, les soubresauts historiques servant d’écrin à la quête d’un amour immortel. C’est l’une des rares fois au cinéma où on a l’impression qu’il est possible de voyager dans le temps et de tout découvrir d’un œil nouveau. D’où la singularité et la beauté de cette réussite totale méconnue qui semble ressasser secrètement l’idée que la vie est un rêve et que le réveil tue. Limpidité du flottement, beauté des gestes et des regards, humour des situations les plus grotesques (les préciosités de l’époque Elisabéthaine où les valets en patins à glace doivent déplier des tapis afin que les sujets royaux puissent marcher sans se casser la margoulette; Orlando qui n’arrive pas à se réveiller de son rêve étrange et pénétrant). Dans ce même ton, Potter s’autorise de sacrées audaces comme celle d’assimiler une culture queer-king ultra-contemporaine (que Woolf aurait adorée) et de filmer par exemple Billy Zane comme une femme, dans un lit immaculé, où son corps, territoire inconnu et objet d’attraction, est exploré, désiré par un Orlando alors femme ardente et excitée, caressant avec ses doigts fins l’homme qui est couché sous elle."


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