Ce qu'il y a de frappant dans
Two lovers de James Gray, au delà du fait qu'il ravive d'anciennes blessures assez répandues, de coeurs en morceaux recollés péniblement, d'histoires d'amour où l'un aime davantage que l'autre... ce qui frappe disais-je donc, avant de m'interrompre grossièrement, c'est l'utilisation qu'il fait de sa ville, New York, que l'on ne voit sous cette pâle lumière que dans son cinéma.
Dès
Little Odessa, on est loin de la ville magnifique, écrin prestigieux des grandes comédies romantiques (dont il faudra également parler ici dans un avenir proche). La ville de Gray est désertée de cette magie. On évolue dans des rues glauques, bordées d'immeubles délabrés ou en briques, au sein de quartiers négligés et populaires où l'on a davantage le sentiment de la précarité qui règne que des feux de la rampe de Broadway. Ainsi Tim Roth est de retour chez lui, dans le quartier russe de la ville, retrouvant son jeune frère
Edward Furlong dont il est le héros qu'il veut suivre dans sa mauvaise vie. On songe souvent à l'univers urbain et nocturne d'Edward Hopper, aux lumières froides de Chardin. Si la ville de Gray paraît froide et brutale, elle est avant tout picturale. La mise en scène est classique, prend son temps comme un bel adagio dans un cadre désenchanté où des anges déchus se débattent. Ces personnages également deviennent des paysages, filmés comme tels, avec une grammaire de cinéma précieuse et minimaliste (n'usant que de plan américains, de beaucoup de plans d'ensemble et utilisant le gros plan ou la caméra à l'épaule uniquement quand c'est nécessaire).

Gray plonge ses personnages dans le cadre où se joue leur tragédie, dans la rue, dans de grands paysages enneigés à la Monet parfois, dans l'appartement familial confiné aux murs remplis de photos encadrées, c'est une constante dans tous ses films. La sphère est celle de l'intime et la ville même renvoie à l'intériorité des protagonistes, à ce qu'ils ressentent. Dans
Little Odessa, on se souvient du crime ignoble de Tim Roth plongé dans une nuit presque expressionniste. Les histoires que le cinéaste met en scène seront souvent nocturnes et insomniaques (
Two lovers est d'ailleurs une libre adaptation des
Nuits blanches de Dostoievski). Les scènes qu'il filme et les cadres qu'il pose sont parfaitement composés, symétriques, avec cette ville en toile de fond qui raconte la situation des personnages, devient presque comme leur prolongement.