A chaque fois qu'il choisit une histoire, il use de ces codes visuels pour la raconter, de cette même utilisation du cadre pour donner une portée mythologique aux tourments qu'il dépeint. A chaque fois, le postulat de départ est assez simple et il le sublime par la mise en scène, par sa manière unique de rendre sensuelle sa ville, de la montrer comme une caisse de résonance aux sentiments qu'il décrit. C'est un décor au diapason d'âmes tourmentées. Tout devient métaphorique. C'est particulièrement vrai de
La Nuit nous appartient et de son point de départ tout simple. Deux frères que tout oppose (l'un est flic, l'autre évolue dans le monde de la nuit) vont se rapprocher après que l'un deux ait été victime d'une tentative d'assassinat. Mais la manière dont le film s'ouvre, dans les lumières ambrées d'une grande boite de nuit, opposées aux lumières strictes et froides d'une réunion de police, ressemble à l'ouverture d'un grand opéra. On songe à Abel et Cain, s'affrontant comme la nuit et le jour. Phoenix va devenir un transfuge, victime de la fatalité. La nuit étincelante et pleines de désirs et d'ivresse qu'il connaît d'abord, se transforme en nuit glauque, lorsqu'il accepte de collaborer avec la police et démasquer le dealer qui a tenté de tuer son frère. Loin de sa vie pailletée, il pénètre dans un immeuble borgne, effrayant, plongé dans une lumière froide et oppressante. Ensuite il évolue dans le jour et la pluie, celui d'un témoin sous protection de la police, trimballé d'hôtels en hôtels pour échapper à ceux qui menacent sa vie. Il bascule dans l'ambiance glacée de l'enterrement de son père et finira par combattre ceux dont il était l'ami, dans un grand champ de blé cathartique à la fin du film (éloigné de la ville alors qu'il a commencé au coeur). De nouveau, le cadre raconte l'histoire et la met en scène.

Two Lovers reprend de nouveau cette manière, presque contre toute attente. L'histoire d'un triangle amoureux, un homme hésitant entre l'amour de deux femmes (entre la passion et la raison), n'appelait pas en principe cette théâtralisation de la ville. Pourtant dès l'ouverture, c'est par cela que l'émotion saisit, avec une intensité peu commune. Dans un petit matin blafard, Joaquin Phoenix désespéré est au bord de la mer, au port sur un débarcadère. Et il se jette à l'eau. On le voit déjà sombrer au lendemain d'une déception amoureuse. Au dernier moment, il se débat et remonte à la surface, rentre chez ses parents. Toujours la figure inquiète et attentionnée de la mère qui l'attend (Isabella Rosselini, très touchante), comme dans
The Yards, toujours les photos en noir et blanc accrochées au mur, le cocon rassurant d'un foyer où l'on sait qui on est, quoiqu'il arrive. Enfin survient
Vinessa Shaw, belle jeune femme qui fait partie de ce cadre, choisie par ses parents pour remettre le jeune dans le droit chemin. Seulement, il y a la femme d'à coté, celle de la ville et du dehors qui attise le désir du héros, contre toute raison. Il tombe amoureux fou d'elle, Gwyneth Paltrow, représentant le danger, le risque et la déception certaine (elle le considère « comme un frère » et ne saurait totalement lui rendre son amour). Mais il la suit. Pour se perdre dans l'ivresse d'une boite de nuit, pour ressentir un frisson quitte à se perdre, quitte à souffrir affreusement. L'amour devient autodestructeur auprès d'elle. Il ira jusqu'au bout, pense-t-on, il est capable de toutes les humiliations pour qu'elle l'aime en retour, il sera son chevalier servant. Il la retrouvera au petit matin sur le toit de son immeuble, l'attendra à l'entrée d'une boite de nuit dont elle ne sortira pas, ira au restaurant pour qu'elle lui présente son amant. Il sortira de son cocon et risquera tout, même si c'est pour se retrouver de nouveau face à la mer, avec le désespoir de son coeur brisé.

Mais l'appel de la ville est toujours trop fort chez James Gray. Rien n'y peut résister, pas même la douceur d'une mère, la chaleur de l'étreinte tendre de
Vinessa Shaw dans sa chambre. Tous les personnages de Gray ont ressenti cette irrésistible attirance vers l'extérieur, vers l'inconnu, vers l'interdit et le danger. Cet amoureux maudit ne fait pas exception.
Ainsi, c'est aussi par son utilisation du cadre et du décor, par sa vision personnelle de New-York, que James Gray transforme ses histoires en légendes, rappelant les fondements de l'art classique ou de la tragédie grecque. Personne n'a utilisé ce décor pour faire écho ainsi à l'intimité de ses héros. C'est aussi en cela que nous sommes en présence d'un grand maître.