Par Fathi Beddiar - publié le 18 avril 2008 à 10h00 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 14h20 - 0 commentaire(s)
Qu’avez-vous pensé de R.A.S. d’Yves Boisset et La Bataille D’alger de Gillo Pontecorvo qui abordaient frontalement les problématiques liées à la guerre d’Algérie et, plus particulièrement, les exactions douteuses de l’armée française ?
Je n’ai pas du tout aimé R.A.S.. C’est un film de mauvaise qualité et Boisset n’a rien compris à la tragédie qu’a été la guerre d’Algérie contrairement à Albert Camus et Hélie Denoix de Saint-Marc (3). Ces derniers avaient parfaitement résumé ce qu’a été la guerre d’Algérie à travers deux phrases très courtes. Lorsqu’il fut interrogé par des jeunes Algériens, peu après la remise de son prix Nobel, Camus leur avait révélé son sentiment sur le conflit : « Entre la justice et ma mère… J’ai choisi ma mère ! ». Quand on sait que la justice était l’essentiel de ses livres, ça montre à quel point c’était une tragédie. De son côté, Saint-Marc avait déclaré : « Entre la discipline et l’honneur… J’ai choisi ce que j’ai cru être l’honneur ». Concernant La Bataille D’alger, j’ai trouvé le film intéressant, mais un peu simpliste et primaire. En fait, j’ai une légère gêne vis-à-vis de Pontecorvo. Je trouve que c’est un cinéaste qui touche, avec une certaine désinvolture, à des sujets qui sont à la limite du tolérable. Je n’avais pas non plus aimé KAPO, son film sur les camps de concentration.


Comment avez-vous trouvé L’ennemi Intime de Forent Emilio Siri ?
J’ai aimé le film car Siri a montré, avec une certaine force, l’un des versants de ce qu’a été cette tragédie Algérienne… C’est d’ailleurs intéressant de voir qu’un film aussi récent puisse aborder la guerre d’Algérie. Ça prouve, d’une certaine manière, qu’elle n’a pas été digérée. Vous croyez poser la main sur les cendres, mais les braises sont toujours incandescentes. Il est nécessaire de parler de la guerre d’Algérie… Mais sans se couvrir de cendre, de s’arracher les cheveux et de déchirer ses vêtements !

Parlons de L’adieu Au Roi, l’adaptation de votre livre, par John Milius. Quelle a été la genèse de ce projet ?
C’est moi qui devais faire le film avec Jacques Dorfmann à la production. Le film devait se faire en anglais et l’on m’avait recommandé John Milius pour signer l’adaptation. Je l’ai donc rencontré et il m’a beaucoup plu. C’était une sorte d’ours épais qui avait un côté réjouissant et aussi une grande force. Milius avait beaucoup aimé le livre et nous étions prêts à collaborer, mais ça ne s’est finalement pas fait. Puis, plus tard, alors que le projet traînait en longueur depuis plus d’une vingtaine d’années, les Américains m’ont proposé d’acheter L’adieu Au Roi et j’ai accepté leur offre. J’étais la mère porteuse et j’ai donné mon bébé à quelqu’un d’autre pour qu’il puisse l’élever. En échange, je leur ai promis que je ne livrerais aucune appréciation sur le film, si jamais il se faisait. Je resterai donc muet comme une carpe !


Vous qui êtes un vétéran de la guerre d’Indochine, un admirateur de Joseph Conrad et qui avez collaboré avec John Milius, qu’avez-vous pensé d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola ?
C’est un film formidable qui illustre parfaitement la folie américaine. Lorsqu’ils étaient sur le pied de guerre dans les années 60, les Américains disaient : « On peut ravager le Vietnam… On le reconstruira après ! ». Ce qui est totalement absurde. Comment peut-on reconstruire des siècles de végétation et des arbres de 100 ans ou 500 ans qui ont été défeuillés par l’agent orange ? Apocalypse Now représente ce type de pensée agressive. C’est un film foncièrement américain. Il n’aurait jamais pu être fait par un Français ou un Anglais, car leurs mentalités sont radicalement différentes.

Propos recueillis et mis en forme par Fathi Beddiar

- 1 : En plus d’avoir été le scénariste de certains classiques du cinéma français et américain (Au Grand Balcon d’Henri Decoin, La Nuit Des Généraux d’Anatole Litvak) Joseph Kessel est l’inoubliable auteur des romans Belle de Jour et Les Cavaliers, respectivement adaptés au cinéma par Luis Bunuel et John Frankenheimer.

- 2 : Vétéran de l’armée française, Pierre Guillaume a été un membre éminent de l’OAS et l’un des principaux acteurs du Putsch d’Alger le 23 Avril 61. Guillaume fut également un mercenaire sous les ordres de Bob Denard et un ami personnel de Jean-Marie Le Pen.

- 3 : À l’instar de Pierre Guillaume, Hélie Denoix de Saint-Marc était également impliqué dans le Putsch d’Alger. Ancien résistant et vétéran des guerres d’Indochine et d’Algérie, Saint-Marc a été décoré Grand-officier de la Légion d’Honneur en 2002 et est l’auteur des ouvrages biographiques Les Champs de Braise. Mémoires et Indochine, Notre guerre orpheline.
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