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Charlie Kaufman : étrange alchimiste [page 1]

Par Nicolas Houguet - publié le 05 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 09 octobre 2009 à 12h11 - 0 commentaire(s)
Charlie Kaufman est sans doute ce qui est arrivé de mieux au cinéma américain et à ses scénarios calibrés depuis des années. On ne peut qu'être estomaqués par l'audace du bonhomme, son inspiration totalement atypique et loufoque. Imaginez la tête des producteurs lorsqu'ils lisent le scénario de Dans la peau de John Malkovich... Ces pauvres costards-cravates ont dû se creuser les méninges pour trouver un coeur de cible. Bref, cet urluberlu est assurément un accident industriel. Par quel mystère a t-il pu imposer son talent inclassable et son univers particulier? Parce que le monde est aussi heureusement peuplé de gens bizarres qui ont tout de suite reconnu le caractère unique de sa plume. Ils s'appellent notamment Spike Jonze et Michel Gondry. Kaufman débarque à Cannes avec sa première réalisation intitulée Synecdoque. Rien que le titre est tout un programme: il désigne une figure rhétorique (désignant en gros un tout par un détail: un « toit » pour dire « une maison » par exemple). On imagine qu'il a eue l'idée saugrenue d'appliquer cette figure de style au cinéma. Mais par une alchimie assez inexplicable, les délires de Charlie ont souvent donné des oeuvres novatrices et assez brillantes.


Donc le jeune Charlie, un brin inconscient, part à l'assaut des studios avec son scénario de Dans la peau de John Malkovich sous le bras. Ne rencontrant que l'incrédulité devant son concept et essuyant refus sur refus, il finit par tomber sur Spike Jonze, qui est enthousiasmé par l'idée. L'argument est plus que farfelu. Un marionnettiste fauché est engagé dans une entreprise au septième étage et demi (et donc très bas de plafond) d'un immense building. Quoique déjà casé avec une écolo allumée soignant des animaux psychologiquement traumatisés (Cameron Diaz, toujours brillante dans les rôles déjantés), il tombe amoureux de la magnifique Maxine (trop rare Catherine Keener). Jusque là, l'atmosphère est déjà bien barrée, avec de beaux moments de poésie (lorsque John Cusack fait ses spectacles de marionnettes) et d'absurde (l'étrange assistante du patron Lester qui comprend tout de travers). Voir les personnages pliés en deux dans des décors très bas instaure une ambiance délicieusement décalée. Pourtant rien n'a encore vraiment commencé. C'est lorsque le marionnettiste loser et la fascinante Maxine découvre une porte dérobée qui leur permet d'entrer dans le corps de John Malkovich pendant un quart d'heure, que l'on craint de sombrer dans le grand n'importe quoi ou dans une expérimentation inédite et totalement jubilatoire. Passée une surprise initiale à base de « mais quel esprit malade a pu façonner pareil récit? », on demeure fasciné devant l'étincelante réussite de l'exercice de style qui ne perd jamais sa cohérence. Car le héros pour séduire l'inaccessible Maxine va investir et manipuler le corps de Malkovich. Ce qu'il n'avait pas prévu c'est que l'objet de son désir tombe amoureuse de sa femme, mais uniquement lorsqu'elle est dans le corps de John Malkovich. Voilà qui est incroyablement compliqué. Mais bizarrement, on ne décroche pas une seule seconde.


Il signe ensuite le sympathique Human Nature réalisé par Michel Gondry avec qui il entame une collaboration fructueuse. L'aspect déjanté est toujours là, la forme est cependant plus sage. Kaufman s'impose tout de même comme un conteur de bizarrerie à l'audace bienvenue. Ce couple d'écolos voulant revenir à un état naturel et pur est fort réjouissant. Le couple formé par Tim Robbins et Paricia Arquette tient véritablement le film. Ils veulent tous deux tourner le dos aux dérives de la race humaine. Ils vont s'occuper d'un homme sauvage qu'ils vont éduquer tout en tentant de le préserver des offenses du monde moderne. Cette fable est en réalité une parodie narrative, forçant les types des personnages et leur histoire. Kaufman se livre à un pastiche, une sorte de moquerie du récit traditionnel en suggérant la caricature sous l'apparente naïveté de ce conte. Gondry en souligne l'artificialité en reconstituant la forêt en studio. Il s'agit d'une oeuvre irrespectueuse, de cette irrévérence à l'écriture et à ses conventions dont Kaufman a fait la base de son style. Il s'agit d'un nouveau délire, plein d'une loufoquerie et d'une grande tendresse qui fait que l'on s'attache à ce couple de gentils allumés. Il invite également derrière cette belle légèreté à une réflexion profonde, métaphysique sur notre condition même (ce qui était déjà le cas de Dans la peau de John Malkovich).
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