Ainsi un soldat se retrouve en face d'un homme extrêmement maigre qu'il tient en joug. Il est légèrement blessé à la jambe, soutenu par un compagnon. Il dit simplement « Ne tire pas, je suis Che Guevara ». Il est fait prisonnier. On l'emmène dans l'école du petit village de la Higuera. Une photo est prise. L'homme a les cheveux longs, il est décharné, les yeux baissés vers le sol, le visage fermé au milieu de ses geôliers. On l'enferme pour la nuit dans la petite bâtisse. Au petit matin d'un des premiers jours d'octobre 1967, on entend quelques coups de feu. Le Che est mort. Le scandale semble être évité, on ne veut pas d'un retentissement comme celui qui accompagna l'arrestation de Debray.

Pour officialiser sa mort et sans doute ajouter à l'humiliation, on fixe le cadavre à un hélicoptère et on le transporte à l'hôpital de Vallegrande pour l'y exposer. Lorsque le corps est étendu sur une dalle de pierre, on remarque l'aspect frappant de ce visage, de cette pause, de ce regard encore ouvert et de ce sourire léger qui semble s'attarder. Une curieuse procession se met alors en marche. Des gens se pressent autour du martyr dans un silence respectueux et lourd.
Le Che devient définitivement symbole, imposant l'une des images les plus marquantes du vingtième siècle, comme l'image d'une rébellion incorruptible, d'un idéal préservé et intransigeant qu'il a su incarner. On l'idéalise sans doute, projetant ce qu'on aimerait qu'il soit sur cette image, gommant ses excès et ses dérives. Pourtant cette projection est-elle fautive, même en connaissant son histoire? Elle est idéalisée certes, mais le Che, par delà le fameux portrait de Korda est un exemple d'intégrité. Il est peu ou prou toujours un destin romantique. Un romantisme qui est passé à l'action, jusqu'au fanatisme et à l'aveuglement, des idées généreuses qui ont subi l'épreuve implacable de la réalité qui les a souvent dévoyées.
Mais s'il est un constat à faire c'est que Che Guevara n'aura pas connu l'horrible déchéance, les espoirs placés en lui que Castro a trahis, se transformant en un tyran classique. Guevara est la dernière image d'une certaine pureté, le symbole d'un temps où les utopies pouvaient être encore belles. Voilà pourquoi on attend beaucoup du film de Soderbergh, car tout en rétablissant quelques vérités, il peut raconter cette grandiose aventure et ce destin hors du commun.
Note : Pour en savoir plus sur le sujet, je ne saurais trop vous conseiller la lecture des Carnets de Voyage d'Ernesto Che Guevara ainsi que
Second Voyage à travers l'Amérique latine tous deux parus aux éditions des Mille et une nuits. Le
Journal de Bolivie aux éditions de la Découverte qu'il a tenu scrupuleusement permet de le suivre jusqu'au bout. Il y a également le beau film de Walter Salles,
Carnets de Voyage. Enfin, vous pouvez lire l'excellente biographie de Pierre Kalfon Che parue chez Points ainsi ou celle en deux tomes de Pablo Ignacio Taibo II
Ernesto Guevara connu aussi comme le Che chez Payot. Ces deux derniers ouvrages ont l'avantage d'être assez objectifs et pas trop partisans comme c'est trop souvent le cas quand on évoque ce personnage (en bien ou en mal).